Politique

Naples sous les déchets

Article publié le 22 février 2008
Publié dans le magazine
Article publié le 22 février 2008
La Campanie croule sous des tonnes d’ordures. L’UE menace de faire intervenir sa Cour de Justice. Comment en est-on arrivé là ? Le témoignage d’un photo-reporter napolitain.

L’Italie est à nouveau au pied du mur. L’Union européenne a posé son ultimatum : à compter du 31 janvier 2008, le Pays a un mois pour résorber la situation. Faute de quoi la Cour Européenne de Justice gèrera elle-même le problème : « La situation en Campanie est intolérable et je comprends la frustration des habitants », a déclaré Stavras Dimas, le Commissaire européen à l’environnement. « Il est absolument nécessaire que les autorités italiennes prennent les dispositions adéquates, comme elles ont commencé à le faire, pour résoudre ce problème et que soient construites les infrastructures nécessaires pour mettre un terme à une situation qui perdure depuis 10 ans. »

Car cette crise dans la gestion des déchets en Campanie remonte à 1996. A l’époque, la Région approuva un plan assez ambitieux qui ne prévoyait ni décharges ni recyclage. Les ordures devaient être transformées en énergie grâce à un système de « thermovalorisation » (des incinérateurs qui transforment la chaleur en énergie, ndlr). Les déchets commencèrent donc par être stockés dans des « écosphères » (un lieu de traitement provisoire avant incinération, ndlr), mais la population protesta en raison des conséquences écologiques et environnementales de ce système. En effet, alors que les nouvelles installations n’avaient pas encore ouvert, les vieilles décharges fermaient, elles, petit à petit. Depuis, peu ou prou, Naples et la Campanie se retrouvent englouties sous les ordures, et les administrations communales et régionales ne savent pas quoi faire. Un jeune photographe napolitain témoigne de cette situation peu banale.

Des panneaux criblés de balles

« Tous les endroits au monde ont un je-ne-sais-quoi difficile à expliquer : des vices, des gestes, un vocabulaire, des habitudes, des vertus et des péchés. La Campanie est un de ces endroits où la difficulté à expliquer aux étrangers le pourquoi des choses devient un obstacle insurmontable, un mur en béton armé. Ces dernières semaines, Naples est sur toutes les lèvres de la moitié de la planète à cause de ses montagnes de détritus dans la rue, des barrages routiers, des incendies et des charges de la police.

Au delà des discours, beaucoup posent la question : comment une chose pareille a-t-elle pu arriver ? Comment est-il possible que l’une des villes les plus belles d’Italie soit noyée sous ses ordures, incapable de les gérer ? Tout le monde s’est préoccupé de Naples, mais le problème ne concerne pas que le chef-lieu de la région : les villages alentours, plus petits et moins connus, sont les plus touchés. Des villages disparus, engloutis, qui n’ont peut-être jamais vraiment vu la lumière de la Démocratie ni connu la liberté d’une République. Des villages où le pouvoir politique se confond avec la Camorra.

Dans les terres campanes, la signalisation, les panneaux indiquant les directions, sont devenus des passoires. Criblés de projectiles. Ils sont rouillés et, avec la pluie, la rouille coule, dessinant une tache sordide, une sorte de miroir difforme et déformant, qui reflète la terre où je vis. Chaque jour, les citoyens de ces terres doivent se lever et se regarder dans ce miroir. Les trous sont dans le cœur de qui vit là quotidiennement. Ces trous sont à l’image de mon pays.

Pour comprendre ce qui s’y passe, pour comprendre l’accumulation d’ordures, il faudrait repartir des ces marques de projectiles. Il faudrait dire au monde que les politiciens, pendant des années, n’ont pas fait construire les structures pour la collecte sélective et le traitement des ordures en Campanie. Il faudrait dire que d’énormes décharges ont été ouvertes et qu’elles ont irrémédiablement empoisonné le territoire. Il faudrait dire que le discours était à la confiance et qu’on nous a rassurés, sans cesse, sur la gestion de ces décharges, lesquelles se sont révélées de véritables bombes en termes de risques environnementaux. Et il faudrait aussi parler d’un Pays où les transports publics, l’assistance, le système sanitaire, l’Ecole, la Justice, ne fonctionnent pas. Un seul chiffre résume tout le reste : à Naples, le chômage atteint 31,39 %, dans le reste de la région on parle de 11,58 %.

Ainsi, après avoir fermé les dernières décharges sans avoir préparé le prochain plan de traitement des ordures, l’Etat italien a dû gérer une situation alarmante. D’un côté les déchets qui s’amoncellent dans les rues, de l’autre la révolte des gens qui ne veulent plus subir, qui ne sont plus disposés à tolérer sur leur territoire des choix qu’ils jugent inappropriés. La situation en Campanie rappelle celle des banlieues françaises. Il ne s’agit pas seulement d’immondice. Ce n’est pas là l’unique raison pour laquelle on allume des feux criminels en signe de protestation dans toute la région. C’est bien d’un malaise social qu’il s’agit. La crise des ordures n’est que l’élément déclencheur parmi les nombreux problèmes non résolus du Mezzogiorno italien et européen. Un territoire habitué à subir et à supporter. Un territoire bien sûr coupable ou complice, parfois. Peut-être pour sa ‘vie douce’ ».

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