Politique

Mais qui es-tu, Vitali Klitschko ?

Article publié le 1 février 2014
Article publié le 1 février 2014

Le champion du monde de boxe des poids lourds Vitali Klitschko s’est mis à la politique depuis sa semi-retraite. Aujourd’hui, il est en première ligne des manifestations menées contre le gouvernement à Kiev. Ianoukovitch semble prêt à tomber. Klitschko semble prêt à jouer un rôle important au sein du gouvernement. Mais qui est vraiment celui que l’on surnomme encore  « Dr Iron Fist » ?

La vio­lence monte en Ukraine. Chaque jour, da­van­tage de bu­reaux gou­ver­ne­men­taux sont oc­cu­pés. Les bâ­ti­ments brûlent, les cock­tails Mo­lo­tov volent, les ma­ni­fes­tants meurent... Et l’em­prise du pré­sident Vik­tor Ia­nou­ko­vitch sur le pou­voir de­vient chaque jour un peu plus faible. Il a bien fait quelques conces­sions, comme pro­po­ser le poste de Pre­mier mi­nistre à Ar­seni Iat­se­niouk du parti « Mère Pa­trie » et au dé­puté Vi­tali Klit­schko, qui di­rige son propre parti, le bien-nommé UDAR (le coup). Mais Iat­se­niouk et Klit­schko per­çoivent ces com­pro­mis comme une ruse pour cas­trer les forces d’op­po­si­tion, et ne de­mandent rien de moins que la dé­mis­sion de Ia­nou­ko­vitch et la mise en place de nou­velles élec­tions, que Vi­tali Klit­schko a de fortes chances de rem­por­ter. Mais qui est réel­le­ment Klit­schko ? Com­ment a-t-il connu une as­cen­sion aussi ful­gu­rante dans le pay­sage po­li­tique ukrai­nien ?

Dr Fist et Mr Ia­nou­ko­vitch 

Pre­mier cham­pion du monde de boxe à dé­te­nir un di­plôme, la com­bi­nai­son de l’in­tel­li­gence et des muscles lui vaut le sur­nom de « Dr Iron­fist » (soit « Dr Poing d’Acier », ndt). Avec ses deux mètres et ses 108 kg, il passe pour une vé­ri­table bête. Il n’a ja­mais été mis KO, et a rem­porté 45 de ses 47 com­bats pro­fes­sion­nels. La vio­lence consti­tue un point de com­pa­rai­son in­té­res­sant entre Klit­schko et son rival, le pré­sident Ia­nou­ko­vitch. Du tem­pé­ra­ment com­ba­tif de Klit­schko dé­coule de la ma­tu­rité, du calme et de la com­pas­sion. Après sa pre­mière vic­toire par KO contre le Bri­tan­nique Ri­chard Vince en 1994, il s’est ex­cusé au­près de la fa­mille de son ad­ver­saire, ju­rant que ja­mais sa fa­mille n’as­sis­te­rait à ses com­bats. Sa fi­nesse sur le ring, sa dé­cen­nie de do­mi­na­tion mon­diale dans la ca­té­go­rie poids lourds et sa louable spor­ti­vité ont long­temps été une source de fierté ukrai­nienne.

Ia­nou­ko­vitch, d’autre part, pos­sède une longue his­toire de vio­lence tel­le­ment sor­dide et hon­teuse que l'on se de­mande en­core com­ment il a pu être au­to­risé à prendre part à la vie po­li­tique. En 1967, Ia­nou­ko­vitch a été condamné à trois ans de pri­son pour avoir volé un homme que ses amis avaient battu jus­qu’à ce qu’il soit in­cons­cient. Il a de nou­veau été em­pri­sonné en 1969, condamné à deux ans de pri­son pour sa par­ti­ci­pa­tion à une rixe entre ivrognes. Les ac­cu­sa­tions im­pli­quant Ia­nou­ko­vitch dans le viol col­lec­tif et le pas­sage à tabac d’une femme à Ie­na­kieeve dans les an­nées 1970 n’ont ja­mais été prou­vées, mais contri­buent à son passé à la fois trouble et en­ta­ché.

Le doc­to­rat de Klit­schko le classe à part, pas seule­ment parmi les autres boxeurs, mais aussi par rap­port aux autres po­li­ti­ciens. Plus que qui­conque, le pré­sident cherche à le ren­ver­ser : l’édu­ca­tion consti­tue un autre ex­cellent point de com­pa­rai­son entre les deux hommes. Si le doc­to­rat de Klit­schko lui a valu le sur­nom at­ta­chant de Dr Poing d’Acier, le mas­ter de Ia­nou­ko­vitch en droit in­ter­na­tio­nal et son doc­to­rat en éco­no­mie ne sont rien d’autres qu’une épine dans le pied, car ils sont fal­si­fiés. Il au­rait ob­tenu ces deux di­plômes tout en tra­vaillant à plein temps comme gou­ver­neur de Do­netsk. Son at­ta­ché de presse Iva­nesko ne peut même pas nom­mer l’uni­ver­sité dans la­quelle il a étu­dié, bien qu’il soit cer­tain qu’elle se situe quelque part dans la ré­gion de Do­netsk. « Il a même di­rigé un dé­par­te­ment ici et donné des confé­rences », af­firme Iva­nesko.

Au-des­sus de la mêlée

La po­li­tique en Ukraine a lar­ge­ment été dé­fi­nie par une dis­lo­ca­tion entre les pa­roles et les actes. Ces der­nières dé­cen­nies ont été do­mi­nées par de faux es­poirs. À l’eu­pho­rie de l’in­dé­pen­dance en 1991 a suc­cédé le déses­poir, in­carné par des an­nées de chaos po­li­tique, de mi­sère so­ciale et de ruine éco­no­mique. La Ré­vo­lu­tion Orange de 2004 a vu le pays rayon­ner d’op­ti­misme, vite éteint par les luttes in­tes­tines et la dés­in­té­gra­tion d’une pré­si­dence qui avait pro­mis l’unité. L’op­ti­misme s’est trans­formé en ai­greur, alors que Vik­tor Ioucht­chenko a failli à en­rayer la cor­rup­tion per­sis­tante et à ré­pondre aux conflits liés au gaz avec la Rus­sie, abou­tis­sant à la ces­sa­tion de l’ap­pro­vi­sion­ne­ment au cœur de l’hi­ver. Ses que­relles po­li­tiques avec son Pre­mier mi­nistre Iou­lia Ti­mo­chenko n’ont en rien ar­rangé les choses. L’ac­tuel al­lié-ri­val de Klit­schko, Ar­seni Iat­se­niouk, traîne éga­le­ment un passé trouble, après avoir servi en tant que mi­nistre de l’Eco­no­mie sous Ioucht­chenko. 

L’éten­due de cette dé­cep­tion a par­fai­te­ment été per­son­ni­fiée par la re­mar­quable ré­ha­bi­li­ta­tion po­li­tique de Vik­tor Ia­nou­ko­vitch. En 2004, Ia­nou­ko­vitch était l’anti-hé­ros de la Ré­vo­lu­tion Orange, le paria ins­tallé frau­du­leu­se­ment par l’en­tre­mise de la Rus­sie. Ren­versé dans un pre­mier temps par les mil­lions d’Ukrai­niens qui sont des­cen­dus dans la rue, le paria est re­venu au pou­voir en 2010, bat­tant Ti­mo­chenko lors des élec­tions.

Kl­itschko est par­fois cri­ti­qué pour son manque d’ex­pé­rience po­li­tique, mais il s’agit peut-être de son plus grand avan­tage. Il n’a pas été écla­boussé par la tra­hi­son et la cor­rup­tion en­dé­mique qui souille les po­li­ti­ciens ex­pé­ri­men­tés, qui ont été in­évi­ta­ble­ment im­pli­qués dans le chaos de ces dix der­nières an­nées. Il n’a pas été sali par les que­relles po­li­tiques in­si­gni­fiantes et les em­bar­ras­santes ba­garres par­le­men­taires. Klit­schko, au mi­lieu d’une ba­garre par­le­men­taire, la tête et les épaules au-des­sus de la mêlée, qui reste calme avec ses re­dou­tables poings mal­gré la ten­ta­tion de pul­vé­ri­ser ces pué­rils po­li­ti­ciens au­tour de lui. Voilà une image qui touche la corde sen­sible des élec­teurs. 

« Le meilleur gé­no­cide du pays »

L’Ukraine pour­rait être dé­crite comme un pays schi­zo­phré­nique, glo­ba­le­ment di­visé entre les rus­so­phones à l’est et les ukrai­no­phones à l’ouest. Bien que les votes soient en cor­ré­la­tion avec la géo­gra­phie lin­guis­tique, l’ap­pel de Klit­schko va au-delà de toutes ces fron­tières tra­di­tion­nelles. On ne peut pas en dire au­tant pour le rus­so­phone Vik­tor Ia­nou­ko­vitch, sou­tenu par les ré­gions se si­tuant dans l’est et le sud de l’Ukraine. Tout au long de sa car­rière, il s’est éver­tué à par­ler ukrai­nien, com­met­tant de nom­breuses gaffes qui mettent en lu­mière la dif­fi­culté à uni­fier un pays si pro­fon­dé­ment di­visé. En vi­site dans la ville ukrai­no­phone de Lviv pen­dant la cam­pagne pré­si­den­tielle de 2010, Ia­nou­ko­vitch a confondu les mots « gé­no­cide » et « pool gé­né­tique », fé­li­ci­tant les ha­bi­tants de pos­sé­der le meilleur gé­no­cide du pays. Klit­schko, lui, parle par­fai­te­ment le russe et l’ukrai­nien. Bien qu’il vante les bé­né­fices d’une meilleure in­té­gra­tion à l’UE, il fait at­ten­tion à ne pas s’alié­ner les rus­so­phones de l’est comme Ioucht­chenko et Ti­mo­chenko. Sa di­plo­ma­tie n’est pas seule­ment un ju­di­cieux stra­ta­gème, mais aussi une pro­messe pour l’Ukraine, avec cet éven­tuel pré­sident si conci­liant dans un pays ha­bi­tué à la po­la­ri­sa­tion po­li­tique.

La si­tua­tion en Ukraine change d'heure en heure. Ia­nou­ko­vitch est hé­si­tant, re­fu­sant de co­opé­rer avec l’op­po­si­tion, avant de leur of­frir sou­dai­ne­ment des po­si­tions au gou­ver­ne­ment, di­manche der­nier. Le mi­nis­tère de la jus­tice est oc­cupé. La mi­nistre de la Jus­tice, Olena Lu­kash, a me­nacé de dé­cré­ter l’état d’ur­gence. Un ma­ni­fes­tant a confié aux jour­na­listes, « l’oc­cu­pa­tion du mi­nis­tère de la jus­tice est un acte sym­bo­lique de la part des contes­ta­taires. Main­te­nant, ces au­to­ri­tés sont dé­pouillées de la jus­tice. » Il est pro­bable que si Lu­kash dé­crète l’état d’ur­gence, de nom­breuses troupes ar­mées et de po­li­ciers au­tre­fois ap­pe­lés à ré­ta­blir l’ordre, s’al­lie­raient aux idées des ma­ni­fes­tants men­tion­nés ci-des­sus. Dé­cré­ter l’état d’ur­gence pour­rait ca­ta­ly­ser la dés­in­té­gra­tion du ré­gime de Ia­nou­ko­vitch. Ce­lui-ci a peut-être plus d’un tour dans son sac, mais jus­qu’à pré­sent, le calme et la sin­cé­rité de Dr Poing d’Acier s’avèrent être des forces in­ar­rê­tables.