Politique

Mais qui es-tu, Jeremy Corbyn ?

Article publié le 11 septembre 2015
Article publié le 11 septembre 2015

Le Parti Travailliste souffre d'une crise existentielle : les députés séniors et anciens leaders s'empressent de crier à l'apocalypse. Pourquoi ? Parce que Jeremy Corbyn, député socialiste de 66 ans, commence à se faire connaître. Portrait.

« Le parti continue à avancer aveuglément, les bras tendus vers le bord de la falaise et les rochers aiguisés à sa base. » Tony Blair s'inquiète. Personne n'a l'air de l'écouter. Ça doit un peu faire comme les rues londonniennes noires de manifestants contre la guerre en 2003.

Mais il n'est pas le seul. Le député du Nord d'Islington, Jeremy Corbyn, a profondément bouleversé l'ordre établi du Parti Travailliste (Labour), en tant que favori de la course au leadership qui s'est terminée hier soir et qui rendra son vainqueur dimanche, dans la journée. Ses comparses le considèrent tellement à gauche qu'ils craingnent que le parti ne soit innéligible sous son mandat aux prochaines élections générales de 2020.

Alan Johnson, ex-chancellier de l'échiquier du Labour, fait partie de ceux à avoir exhorté le parti à « cesser cette folie », critiqué Corbyn pour avoir été « totalement déloyal envers chacun des leaders travaillistes qu'il servait », en se référant au fait qu'il avait voté contre son parti à plus de 500 reprises depuis 1983, année de son élection en tant que député.

Des pots de confiture et Che Guevara

Mais qui est Jeremy Corbyn ? D'abord, et au-delà de la crainte et des commentaires hyperboliques qu'il suscite, c'est un homme à la voix plutôt calme, au look de professeur de géographie des années 1970. Mais les conseils en communication vestimentaire et verbale sont réservés aux jeunes députés -  la force de Corbyn, c'est son authenticité.

On le connaît pour s'être très souvent retrouvé du bon côté de l'histoire : faire campagne contre l'apartheid en Afrique du Sud, la guerre en Afghanistan et en Irak - en étant notamment le fondateur de la coalition Stop the War, ou encore aider à consolider la paix en Irlande du Nord. Tandis que ses parents, professeur et ingénieur, se sont rencontrés en militant pour la paix pendant la Guerre Civile espagnole, Corbyn était déjà engagé en politique à 15 ans, en faisant partie de la Campagne pour le Désarmement Nucléaire.

 

Le Financial Times lui a donné plusieurs casquettes : anti-monarchiste, syndiqué, végétarien, révolutionnaire. Avec ses tenues beiges et ses habitudes d'ascète, il se déplace en vélo et n'a pas de voiture. Il adore faire des confitures des fruits de son jardin locatif, il participe au « All Party Parliamentary Group for Cheese », groupe de réflexion sur le développement durable de la production laitière et notamment du fromage, et ne fait de longues distances qu'en train.

Ah, aussi, il est fan d'Arsenal. Alors qu'il signait une motion parlementaire en 2004 au sujet du club de football, il déclarait « c'était le meilleur du monde à l'heure actuelle ».

Jeremy Corbyn souhaite également préserver sa vie privée, mais les ragots sur son divorce de sa seconde femme lui font de l'ombre. Le noeud de la dispute : son ex-femme souhaitait envoyer un de leurs fils dans une école privée payante, tandis que Corbyn préférait une école publique gratuite. Maintenant, sa nouvelle femme, Laura Alvarez, est Mexicaine et importe du café issu du commerce équitable.

Ce n'est peut-être pas Che Guevara, mais sa personnalité franche et sa politique considérée comme populiste motivent les milliers de personnes qui viennent assister à ses rassemblements. Du jamais vu en Grande-Bretagne.

Le torpillage du Labour

Depuis la défaite stupéfiante d'Ed Miliband aux dernières élections générales, qui proposait alors un programme « d'austérité allégée », le Parti Travailliste connaît un certain chaos.

Les électeurs doutaient de la crédibilité économique du programme travailliste et ont jeté leur dévolu sur David Cameron, tandis que les Travaillistes essuyaient une défaite écrasante en Écosse face au Parti nationaliste écossais (SNP).

Suite à cela, les Travaillistes ont accusé le coup, expliquant leur défaite face aux nationalistes écossais par la ferveur encore palpable du référendum pour l'indépendance une année auparavant. Ils pensaient que leur stratégie devait consister à récupérer les électeurs pro-austérité et contre les mesures sur l'immigration, qui ont voté pour les conservateurs et UKIP. En d'autres termes, ils auraient récupéré la ligne politique des conservateurs.

Des choix qui ont révélé des luttes intestines au sein du Parti Travailliste. Sur YouGovAnthony Wells déclare : « Les personnes qui ont rejoint le Parti Travailliste entre 2010 et 2015 sont plus en faveur de Corbyn. [...] Les tous nouveaux membres depuis 2015 sont très en faveur de Corbyn et souhaitent le voir au sommet. »

Quand les nominations du scrutin ont commencé, Corbyn a réussi à réunir 35 voix d'autres députés deux minutes seulement avant la fin du temps imparti. 

À ce moment là, de nombreux travaillistes ont montré qu'ils étaient contre la politique de Corbyn, mais souhaitaient un débat ouvert et démocratique pour réflechir sur l'avenir du parti. Depuis, ils ont changé d'avis.

Par exemple, John McTernan, ancien conseiller politique de Tony Blair, qui avait aussi pressenti la perte de 40 sièges travaillistes sur 41 en Écosse, critique les « imbéciles qui ont nommé Jeremy Corbyn pour avoir un débat, il devraient se prendre une douche froide et avoir honte d'eux-mêmes... ». D'autres, comme Simon Danczuk, ont déclaré publiquement que certains députés complotaient pour virer Corbyn « le jour même », tandis que Dan Hodges comparait le fait que Corbyn prenne la direction du parti à la manière d'une Occupation nazie. L'ancien Secrétaire d'État aux entreprises, Lord Peter Mandelson, a quant à lui essayé (mais a échoué) de convaincre les rivaux de Corbyn à quitter la course au leadership (Liz Kendall, Andy Burnham et Yvette Cooper) afin de rendre les élections caduques.

Il en faut tellement pour respecter un processus démocratique. Le cri de refus « ABC » (Anyone But Corbyn - Tout sauf Corbyn, ndt) s'est propagé dans les médias traditionnels, y compris sur le compte Facebook du Guardian. Tandis qu'un nombre record de militants se rallie à la cause du parti (pour 3 livres sterling chacun), les commentateurs ont commencé à avertir le public de la présence d'infiltrés trotskistes voire conservateurs qui essaieraient de manipuler les votes et détruire le parti. Saviez vous qu'il y avait des centaines de milliers de trotskistes qui hibernaient en Grande-Bretagne jusqu'à récemment ?

Le parti a alors tenté de donner son véto aux quelques 250 000 nouveaux membres et militants, approchant les 1 200 interdits de vote. Parmi eux, 200 étaient des candidats du Green Party, le réalisateur Ken Loach, le député conservateur Tim Loughton et l'acteur Mark Steel.

Pourtant, tous ces avertissements de la part des Blairistes n'ont servi qu'à renforcer le soutien à Corbyn. On prévoit actuellement 50 % des voix en sa faveur au premier tour parmi un électorat de 610 753 personnes, comprenant des membres des syndicats britanniques.

Comment expliquer la popularité de Corbyn ?

Par sa clairvoyance. Jeremy Corbyn est contre l'austérité : il augmenterait les impôts des riches et favoriserait un assouplissement quantitatif des ménages. Autrement dit, faire circuler de la monnaie par l'intermédiaire de la banque d'Angleterre pour des projets d'infrastructure plutôt que de renflouer les banques.

Discours de Jeremy Corbyn pour la direction du Parti Travailliste.

L'une de ses mesures est de renationaliser les chemins de fer et les fournisseurs d'énergie. Il mettrait en place une Banque d'Investissement Nationale, des moyens pour contôler le prix des loyers, se débarrasserait de Trident - l'arme nucléaire britannique, et ferait campagne pour demeurer dans une Europe réformée, avec des lois environnementales et des droits du travail plus efficaces.

C'est avec ces mesures qu'il se distingue de ses concurrents, dont le manque total de vision a laissé le Parti Travailliste choir dans une masse de membres polissés, adeptes de la petite phrase choc dénuée de fond.

Andy Burnham a, tout à son honneur, milité pour qu'une seconde enquête sur le drame de Hillsborough, où 96 fans du club de Liverpool sont morts en 1989, soit rouverte. Pourtant, de nombreux membres de son parti le considèrent comme un écervelé. À propos de la récente réforme sur les allocations (des coupes budgétaires en somme) mises en place par le gouvernement conservateur, Burham déclarait que le Parti Travailliste « ne pouvait pas s'abstenir » sur ce texte, pour finalement le faire par la suite.

Et puis, il y a Yvette Cooper, dont l'expérience de terrain est plus importante que les quatre autres candidats. Elle souhaite être vue comme une centriste dont le but est d'unir les différentes factions du Parti Travailliste. Ses détracteurs se plaisent à dire qu'elle ne sait pas trancher. Pour citer le journal de droite The Spectator : « Le refus de Cooper d'admettre clairement les différences entre le Parti Travailliste qu'elle voudrait diriger lors des élections générales de 2020 et celui qu'Ed Miliband a mené en 2015 est sidérant ». 

 

Il reste enfin Liz Kendall, à la fois la plus à droite et la moins populaire pour les militants travaillistes. Kendall se rapproche beaucoup des mesures du Parti Conservateur, notamment par son engagement en faveur de l'entreprise, de la réduction les allocations, et du maintien des 2 % de PIB permettant de financer la défense du pays.

Avec de tels rivaux, il n'est pas surprenant que quelqu'un comme Corbyn attire de nombreux électeurs, qui en ont assez de ces politiciens formés à « Oxbridge », et demeurant dans leur bulle à Westminster.

Le pire, c'est que ces derniers candidats n'ont pas été capables de surpasser Corbyn et son programme. La politique étrangère est le talon d'Achille de Corbyn, étant donné ses convictions pacifistes. En appelant les membres du Hamas et du Hezbollah - « nos amis » - il contribue à prôner une discussion pour la paix plutôt que de l'engager sur un terrain  belliqueux. Un exemple type : l'Accord avec l'Iran.

Les confrères de Corbyn font du surplace, arguant que Corbyn fait un retour sur des mesures qui n'ont pas abouti sous Michael Foot, leader du Parti Travailliste lors des élections de 1983 perdues contre Margaret Thatcher, dont il a contribué à l'écriture. Tony Blair a déclaré que si Corbyn dirigeait le parti, ce serait « un retour aux années 1980, à l'époque de Star Trek ».

Voilà qui est drôle, Tony - mais Star Trek avait lieu dans le futur, non ? Pour beaucoup, la politique de Corbyn présente quelque chose de nouveau, de la gratuité de l'éducation supérieure au contrôle du prix des loyers. Il essaie d'intéresser de nouveau la jeunesse à la vie de leur pays, car nombreux d'entre eux sont déçus par les politiques précédentes.

Et après ?

Le scrutin est maintenant en train d'être analysé et la victoire de Corbyn est attendue, malgré une presse dénigrante et la campagne du New Labour. S'il gagnait, de nombreux membres du Parti Travailliste présents au Parlement (Parliamentary Labour Party) essaieront de saper le travail dès qu'ils en auront l'occasion. Les médias traditionnels, déjà négatifs, continueront leurs attaques, sans parler des conservateurs, qui se sont volontairement retirés pendant l'été, pour que la presse se focalise sur la capitulation publique du Parti Travailliste.

 Il faudra bientôt oublier « Ed, The Red », car « Coco Corbyn » sera placardé sur tous les murs. Corbyn incarne l'espoir d'un retour à une participation populaire, remarquée lors de sa campagne pour le leadership du parti, qui lui permettra de dépasser ce climat délétère. Une vision progressiste, contre l'austérité en Grande-Bretagne ne pourra survivre que de cette manière. 

Les prochains jours ne seront pas forcément joyeux, mais ils détermineront l'identité du Parti Travailliste, son avenir et probablement sa propre existence.