Politique

L’Ukraine « ne veut pas faire partie des voisins de l’Europe »

Article publié le 11 septembre 2008
Article publié le 11 septembre 2008
L’Ukraine accepte l’aide qu’elle reçoit de l’UE mais ne veut pas être considérée comme un pays simplement situé « à proximité » de l’Europe. Après ce qui s’est passé en Ossétie du Sud, il faudrait que l’Europe donne à l’Ukraine des perspectives claires quant à son adhésion possible.

Comme la Lituanie, l’Ukraine revendique avoir au sein de son territoire le centre géographique de l’Europe. Le pays n’a nul besoin de « se rapprocher de l’Europe », il ne s’en est jamais éloigné en termes de culture, de mentalité et de style de vie. Mais ces Ukrainiens qui pensent avoir toujours appartenu à l’Europe sont-ils prêts à appartenir à l’Union européenne ?

Des êtres humains, pas des porcs

Ce qui divise, entre autres, la société ukrainienne et ses hommes politiques, c’est la question de la vitesse optimale des réformes. Nataliya Prokopovich, membre du parti politique « Notre Ukraine » est convaincue que chaque force politique a sa propre interprétation de l’intégration à l’Union européenne. Après la publication d’un décret présidentiel en juin 2007, le Parlement a recommencé à fonctionner normalement pendant une semaine pour voter la loi relative à l’adhésion à l’OMC et à l’intégration à l’UE. Les hommes politiques ont laissé de côté leurs querelles pour se mettre au travail.

©DR

Comme le dit un pharmacien d’un certain âge, habitant Kiev, l’Union européenne est d’abord et avant tout associée à la notion d’ordre. « Nous sommes des êtres humains, pas des porcs, c’est important, il nous faut travailler, gagner notre vie ; il est essentiel que tout soit bien clair », ajoute-il après avoir qualifié sa notion d’ordre de « germanique ». Deux jeunes habitants de Kiev, de 21 et 22 ans, déclarent que, bien que non intéressés par la politique, ils voteraient en faveur de l’accession à l’UE si un referendum était organisé. Ils associent l’UE avec l’élargissement de leurs perspectives de vie. Les jeunes Ukrainiens pourraient émigrer dans d’autres Etats membres pour gagner de l’argent mais ils reviendront nécessairement au pays.

Du champagne, du beurre et du chocolat

©katesheets/flickrUne loi votée en 2002 a aligné la réglementation ukrainienne sur le cadre juridique de l’UE mais le Conseil de coordination interparlementaire avait commencé à travailler bien avant. Le Parlement possède un Comité à l’intégration européenne. Dans tout le pays, de l’industrie automobile au monde de l’éducation, chacun essaie de « faire ses devoirs du soir ». L’Ukraine, qui n’a reçu aucune promesse concernant son adhésion à l’UE, même dans un avenir lointain, applique les normes européennes, et ce n’est pas un phénomène propre à ce pays. Le Financial Times explique que, la législation européenne étant très stricte, les entreprises se sentent plus sûres : si elles satisfont les Européens, elles satisferont le monde entier. Les autres voisins de l’UE tels que la Suisse, la Norvège, les Balkans tout comme le Maghreb ou l’Europe de l’Est n’ont pas plus de choix : la transposition de la réglementation européenne est le seul moyen à leur disposition pour faciliter les échanges commerciaux.

©Matvey Andreyev/flickr

Beaucoup de choses ont été faites dans les secteurs aéronautique, industriel et agricole de l’économie ukrainienne, mais, si l’on pénètre sur l’immense marché bessarabien en plein cœur de Kiev, on peut voir de la viande entassée sur les étals, et dans la rue, il est possible à tout un chacun d’acheter des cigarettes, parfois même à l’unité, sans le paquet qui va avec. Un collègue n’a jamais vu de taximètre. Les taxis n’ont ni lumière, ni bande rayée identificatrice. Même s’ils s’alignent sur les normes européennes, les Ukrainiens, comme encore récemment les Lituaniens, ont encore à apprendre ce qu’on appelle véritablement champagne, beurre ou chocolat. Les Ukrainiens ont encore l’habitude de calculer leur salaire ou les autres grosses sommes en dollars américains, pas en euros, ni même en grivnas. Ils souffrent également toujours d’autres problèmes plus importants, plus systématiques et maintes fois soulignés par l’UE : la corruption, le manque de transparence et leurs rapports traditionnellement étroits avec la Russie. « Aucun pays ne peut avoir une union douanière avec deux entités économiques s’il n’appartient pas à l’union douanière de chacun », estiment les responsables européens.

Laisser du temps au temps

Pour beaucoup d’Ukrainiens, la politique européenne de voisinage n’implique pas une égalité de traitement. Les doutes de l’UE sur un approfondissement des relations leur posent une question de dignité personnelle. Konstantin Jelissejew, représentant spécial du Président ukrainien et du ministère des affaires étrangères, se souvient d’un groupe de jeunes musiciens forcés de chanter pendant des heures devant l’ambassade de l’un des Etats membres de l’UE pour convaincre les diplomates que les jeunes festivaliers n’étaient ni des terroristes ni des immigrants clandestins potentiels.

En revanche, les citoyens de tous les Etats membres de l’UE, à l’exception des pays y ayant accédé en 2007, peuvent voyager en Ukraine sans visa. La procédure difficile, et souvent humiliante de demande de visa devrait être simplifiée. Même des personnes prêtes à signer des contrats avec leurs collègues européens se voient refuser des visas. Il existe déjà des accords pour que les étudiants, les scientifiques et les hommes d’affaires puissent suivre une procédure simplifiée mais il est laissé à l’appréciation de chaque Etat membre de décider de la manière de la mettre en œuvre.

Les responsables ukrainiens admettent qu’il faut laisser du temps à leur pays pour qu’il puisse être considéré comme « du même monde ». Ce n’est que récemment que les diplomates, les hommes politiques et les journalistes ont perdu l’habitude de considérer l’Ukraine comme une « marche » ou une « frontière », comme le suggère littéralement le nom en slavon, qui signifie « lisière ». Les linguistes patriotes aimeraient également transformer la forme grammaticale traditionnelle dans certaines langues, comme le russe par exemple qui souligne cette notion de frontière. Chagrinée de son statut constant de « marginale » à l’est, l’Ukraine ne veut pas devenir la nouvelle périphérie de l’Europe.

Le voyage de l’auteur à Kiev a été organisé par le Centre européen des journalistes avec la collaboration des l’Association des initiatives journalistiques d’Ukraine. La version originale de cet article a d’abord été publiée en lituanien dans l’hebdomadaire « Atgimimas » en 2007.