Politique

Louis De Gouyon Matignon : l'Europe Tsigane

Article publié le 6 mai 2014
Article publié le 6 mai 2014

En­gagé de­puis plu­sieurs an­nées au­x côtés des gens du voyage, Louis de Gouyon Ma­ti­gnon, n’a pas froid aux yeux. Déjà re­mar­qué pour ses prises de po­si­tions po­li­tiques et son franc-par­ler, il lance à 22 ans son pre­mier parti po­li­tique à l’oc­ca­sion des élec­tions eu­ro­péennes. Ren­contre.

Dans les al­lées de la Foire du Trône, la fête fo­raine an­nuelle de Paris, Louis de Gouyon Ma­ti­gnon marche d’un pas as­suré. Af­fable et sou­riant, il s’ex­prime à toute vi­tesse, comme s’il ne dou­tait ja­mais de la direction. Quelques jours plus tôt, en pré­sence d’une tren­taine de per­sonnes, c’est dans une bu­vette-ba­ra­que­ment ici-même qu’il a lancé son parti, le Parti Eu­ro­péen, pour le­quel il est tête de liste en Ile-de-France. Un parti qu'il ne re­ven­dique ni de droite, ni de gauche. « Je me sens par­fois proche des Verts, par­fois proche des cen­tristes. Mais je ne suis d'au­cun bord ». Sa ges­tuelle évoque un cu­rieux mé­lange entre l’homme po­li­tique et le mé­ri­dio­nal, qui tranche avec son vi­sage sage de blond aux yeux bleus. Avec son cos­tume sombre sur son col ou­vert et sa che­va­lière dorée, sans connaître son par­cours et son tem­pé­ra­ment, on pour­rait croire à une ca­ri­ca­ture. Mais ça se­rait se mé­prendre sur le per­son­nage !

Agi­ta­tion et mé­dia­ti­sa­tion

Sur­nommé « l’avo­cat des tsi­ganes », il cô­toie les  com­mu­nau­tés ma­nouches de­puis l’âge de 16 ans. Même s'il n'est encore pour l'instant qu'étu­diant en droit, il n’a pas at­tendu son ins­crip­tion au bar­reau pour dé­fendre la cause des gens du voyage. Pré­sident de l’As­so­cia­tion de Dé­fense de la Culture Tsi­gane de­puis deux ans, il in­ves­tit la scène mé­dia­tique avec fougue en al­ter­nant tri­bunes dans la presse na­tio­nale et ac­tions en jus­tice. Ha­bi­tué des pla­teaux té­lé et des chaînes de radio, il est suivi de­puis plu­sieurs mois par une équipe d’Arte qui lui consacre un por­trait. Si Louis Gouyon de Ma­ti­gnon a l’air dé­bordé, c’est qu’il l’est ! En plus de ses études et de son as­so­cia­tion, il a tra­vaillé comme at­ta­ché par­le­men­taire d’un sé­na­teur UMP (avant de se faire re­mer­cier, suite à ses prises de po­si­tion) et par­ti­cipe à de nom­breux ras­sem­ble­ments et événe­ments de la com­mu­nauté des gens du voyage. Tout cela quand il n'est pas en train de faire la pro­mo­tion des livres qu’il a écrit, dont un dic­tion­naire et une mé­thode d’ap­pren­tis­sage du dia­lecte sinté. De­puis un mois, le voilà dé­sor­mais en­gagé dans sa pre­mière cam­pagne po­li­tique, trac­tant dès que pos­sible après les cours !

Gadjo grâce à Django

Mal­gré cet em­ploi du temps de mi­nistre, le jeune homme prend le temps de l’in­ter­view, par­lant de tous les su­jets avec ai­sance. Parce qu’il a des choses à re­ven­di­quer, et parce qu’il sait que mal­gré une cer­taine mé­dia­ti­sa­tion, sa voix reste peu en­ten­due. Il confie : « il ne se passe rien sur le plan po­li­tique en France, alors qu’il y a des choses à faire ! Je suis déçu de la classe po­li­tique et je m’étonne que les Fran­çais ne fassent pas la Ré­vo­lu­tion. C’est vrai qu’il n’y a pas en­core de grands conflits so­ciaux, mais sur le plan po­li­tique c’est le vide total ! ».

Sa po­li­ti­sa­tion à lui a évo­lué au­près des Tsi­ganes. Fils d'une noble fa­mille fran­çaise, rien ne le prédes­ti­nait à pas­ser ses wee­kends au mi­lieu des ca­ra­vanes. Il a suffi d'un disque de Django Rein­hardt pour que naisse une pas­sion pour la gui­tare ma­nouche. Par la mu­sique, il dé­couvre le mode de vie des gens du voyage, leur re­li­gion et leurs pro­blèmes. Conquis, le gar­çon a en­suite la verve suf­fi­sante pour se faire ac­cep­ter de la com­mu­nauté et le culot d'en de­ve­nir le porte-pa­role (il s'est adressé ré­cem­ment au Pré­sident fran­çais pour de­man­der l'abro­ga­tion du li­vret de cir­cu­la­tion qui contraint les « iti­né­rants » à s'en­re­gis­trer ré­gu­liè­re­ment au­près des au­to­ri­tés). Il faut dire qu'il ne fait pas les choses à moi­tié. Il ap­prend le dia­lecte sinté et par­ti­cipe aux im­menses ras­sem­ble­ments re­li­gieux an­nuels, tout en of­fi­ciant sur une radio pro­tes­tante. Avec l'as­so­cia­tion qu'il fonde, il donne une lé­ga­lité à son nou­veau com­bat : dé­fendre cette culture et com­battre les dis­cri­mi­na­tions qui touchent les Tsi­ganes. Pro­gres­si­ve­ment, il se donne aussi une cré­di­bi­lité lorsque, par exemple, il porte plainte en jus­tice contre un an­cien mi­nistre qui s'en prend ver­ba­le­ment aux Roms.

« On in­carne le rêve et l'es­poir, ça em­merde les vieux »

Son en­ga­ge­ment as­so­cia­tif se trans­forme lo­gi­que­ment en en­ga­ge­ment po­li­tique. Le Parti eu­ro­péen, c’est son idée et c’est lui qui l’in­carne. Il ne cache pas que c’est grâce à son par­cours et à sa per­son­na­lité qu’il a réussi à convaincre 17 jeunes de par­ti­ci­per à sa liste. Avec une moyenne d’âge de 23 ans, il peut ainsi re­ven­di­quer avoir la plus jeune liste pour les Eu­ro­péennes.

Mais pour­quoi s’en­ga­ger dans un nou­veau com­bat pour l’Eu­rope ? « C’est grâce à la ques­tion tsi­gane et par ex­ten­sion celles des Roms, que j’ai com­pris l’Eu­rope. Je pense qu’il nous faut une Eu­rope so­ciale, so­li­daire et dé­mo­cra­tique. De toute façon, si tu connais un peu l’his­toire, l’Eu­rope on est de­dans et on va de­dans. Donc au­tant bien la faire ! » Dans son pro­gramme, il sou­haite no­tam­ment la créa­tion d'une carte eu­ro­péenne d'iden­tité et une nou­velle consti­tu­tion, afin de « doter l’Eu­rope d’une vraie iden­tité et d'har­mo­ni­ser le ter­ri­toire ». Que cela soit dans les do­maines de la santé, de l'édu­ca­tion ou de la po­li­tique ex­té­rieure, « la conver­gence des po­li­tiques eu­ro­péennes doit se pour­suivre », pense-t-il.  Celui qui avoue avoir de l'es­time pour Da­niel Cohn-Ben­dit ajoute aussi : « l'éco­lo­gie doit être au coeur des prio­ri­tés de l'UE ».

Pour lui, les Pères de l’Eu­rope de l’après-guerre ont réussi à faire rêver une gé­né­ra­tion, même si  l’en­thou­siasme est re­tombé. Il croit dur comme fer que les jeunes peuvent redon­ner un ave­nir à l’Eu­rope : « les gens ne se sentent pas em­por­tés, ils n’y croient pas. Il faut re­don­ner un rêve à la jeu­nesse et ce rêve c’est l’Eu­rope ! » Pourrait-il être celui qui peut faire rêver sa génération?Pourra-t-il faire rêver toute une gé­né­ra­tion ? Louis ne doute pas en tout cas d’être pris au sé­rieux, mal­gré ses 22 ans. Sa jeu­nesse, il la voit comme une arme. « Moi je suis mon ins­tinct. Par­fois ça me sert, par­fois ça me des­sert. Mais sur­tout, ça em­merde les vieux. On in­carne le rêve et l’es­poir. On y croit plus quand on est jeune ! » Vo­lon­taire et en­thou­siaste, il n’en est pas moins réa­liste. Il sait qu’il a peu de chance de sié­ger à Stras­bourg cette fois-ci. Mais il ne lâ­chera pas pour autant ses combats. 

Bi­bli­ogra­phie de Louis de Gouyon Ma­ti­gnon :

Dic­tion­naire tsi­gane. Dia­lecte des Sínté. L'har­mat­tan 2012.

Gens du voyage, je vous aime. Mi­cha­lon Édi­teur 2013.