Politique

L'Italie selon Beppe Grillo, «pas plus un pays qu'il y a 150 ans»

Article publié le 17 mars 2011
Article publié le 17 mars 2011
Giuseppe Piero Grillo, 62 ans, est un blogueur, un comédien et une célébrité nationale, et probablement le dernier des 60 millions d’Italiens qui célébrera les 150 ans de l’Italie le 17 mars 2011. Tombé en disgrâce auprès du puissant conglomérat médiatique italien, il a été banni de la télévision nationale au milieu des années 1980. Depuis, son blog cartonne et il se produit dans tout le pays.
Tribune exclusive du trouble-fête italien pour cafebabel.com et opinion de trois Italiens sur cette figure inévitable de l'Italie actuelle.

« Ecrire un blog me permet de diffuser des informations que les médias traditionnels ne couvrent pas, par exemple le fait que l’on compte pas moins de 25 parlementaires condamnés par la justice. Le web m’a aidé à créer ma propre plateforme d’information, indépendante des mass-médias. Sorti par la porte et rentré par la fenêtre, voilà mon histoire avec les médias italiens. Je n’ai pas de mise ou de prestige à protéger. Beaucoup d’autres Italiens si, surtout quand ils sont considérés comme étant influents. Ils ont un besoin constant de couvrir leurs arrières, alors que moi je ne fais qu'être sincère dans ma curiosité, en réfléchissant à ce que je vois et en le racontant aux autres. D’un point de vue italien, c’est une approche révolutionnaire de la réalité. En Europe, l’Italie est un des rares pays où la simple habitude d’être honnête est suffisante pour devenir une célébrité. La sincérité en Italie est considéré comme un miracle.

Beppegrillo.it a été lancé en 2005 et il est consulté, tous les jours, par des milliers d’Italiens. Il y a aussi une version anglaise et japonaise

Le début de ma carrière a très peu à voir avec la politique. J’organisais des spectacles, je jouais de la guitare, chantais des chansons et racontais des blagues. J’ai quitté mon cours d’économie à l’université pour me consacrer aux voyages et au monde du spectacle. Une imitation italienne de Jacques Brel, évoluant doucement jusqu’à devenir un comédien accompli, invité sur les plateaux télé. Je me suis intéressé de nouveau à l’économie dans les années 80. J’ai été la vedette d’une campagne publicitaire pour une célèbre marque de yaourt, là je me suis demandé : comment est-ce qu’on faisait pour transformer du lait en un produit prêt-à-manger ? J’ai étudié toutes les phases logistiques de la vache à mon frigo, et j’ai réalisé qu’entre les deux, 7 000 kilomètres avaient été parcourus. J’ai été choqué par ce qui semblait être une impardonnable inefficacité, puis je me suis rendu compte qu’une grande partie de notre réalité quotidienne était faite de pertes inutiles, de valeur ajoutée. Au XVème siècle, Christophe Colomb, un Génois, avait déjà fait mieux en ramenant chez lui des graines de tomates plutôt que les tomates elles-mêmes - ce qui se passerait probablement aujourd’hui. La possession de nos jours a l'ascendant sur la prise d'initiative : c’est le monde à l’envers.

Il n’y a rien à célébrer. L’Italie est un ensemble arbitraire de régions géographiques. C’est n’est pas plus un pays aujourd’hui qu’il y a 150 ans. Il s’est endormi. Comme si le pays tout entier était sur un mauvais chemin. La plupart des Italiens passent leur temps à avoir peur des ennemis qui n’arrivent jamais et ils oublient de penser aux problèmes qu’ils doivent affronter aujourd’hui. Nous sommes réputés pour être passionnés et sentimentaux, mais nous utilisons notre énergie dans de mauvaises batailles. Notre attention a été réduite à cinq minutes, ce qui est trop insuffisant pour réaliser des améliorations structurels. Notre population est trop vieille et comme si cela ne suffisait pas : nous sommes en banqueroute. Nous sommes comme Vil Coyote quand il tombe au fond du ravin. Il continue de courir, et finit par regarder sous ses pieds et réaliser qu’il est suspendu dans les airs. Puis il tombe. Comme Vil Coyote, nous refusons de regarder sous nos pieds.

Le système politique a été fait de manière tellement complexe que personne ne peut vraiment savoir ce qui se trame. Il est laissé en l'état car plus il devient complexe, plus il génère des bénéfices pour les acteurs impliqués. Ou, du point du vue des citoyens, des pertes. A bien des égards, l’UE et l’Italie sont dans des positions similaires. L’Etat-nation italien survit car son système politique est si compliqué que les gens ne cherchent plus à s’en préoccuper. L’UE repose sur le même principe : une fois conçue par des intellectuels visionnaires, les lignes de l’histoire italienne et européenne ont été réduites à un cadre d’avantages financiers à court terme pour un petit groupe de bénéficiaires.

L’arène politique italienne est une piscine sans fond remplie par des conflits d’intérêt. Les Présidents des conseils régionaux locaux jouent aux commissaires avec les banques mais possèdent eux-mêmes des entreprises, et s’ils font partis des Italiens Vraiment Importants, ils ont une chaîne de télévision, voire deux, et plusieurs biens immobiliers. Par conséquent, toute la société italienne est compromise. La Mafia est elle-même victime de l’infiltration des représentants du gouvernement. La réciproque marche aussi : la Mafia corrompt les autorités.

Les politiciens utilisent des mots qui, petit à petit, transforment la société en une vache à lait qui sert leurs intérêts personnels, comme la question de la privatisation de l’eau. Ils déclarent fièrement : « Non, nous n’allons pas privatiser l’eau. Nous avons juste l’intention de choisir le meilleur partenaire commercial possible pour sa distribution. » Mais tout ça, c’est des conneries. Ils essaient d’enjoliver leurs initiatives douteuses avec des mots réconfortants. Si on ne fait rien, la distribution de l’eau en Italie va devenir un projet commercial, et basta.

Malgré la triste situation dans laquelle se trouve l’Italie, notre histoire est jalonnée de bornes importantes. Les banques, dans leur forme moderne, ont été inventées à Gênes, tout comme les assurances, la logistique, la navigation marine et le fascisme. Les trois plus grandes organisations mafieuses au monde sont italiennes. Nous avons eu la voiture avant les Américains, et les voitures électriques avant les Japonais. Les inventions italiennes se répandent comme des virus : les bonnes autant que les mauvaises. Que je sois fier d’être italien dépend de beaucoup de choses. Aujourd’hui, je n’ai pas d’autre envie que celle de vivre en Italie. Les gens me connaissent. Ils m’embrassent, me donnent des tapes dans le dos, me parlent. Mon public me protège des gens qui ont des idées politiques et économiques qui différent des miennes. Je ne paie, ou ai rarement besoin de payer les factures, le chauffeur de taxi m’offre la course, la plupart des patrons de restaurant et d’hôtel m’invitent. En Italie, les gens aiment à penser que les célébrités peuvent être leurs amis proches. Qui suis-je pour ne pas accepter gracieusement cette hospitalité ? Je ne le ferais pas si j’étais un politicien mais je ne le suis pas. Je ne dois rien à personne. Je n’ai pas de compte à régler. Chaque Italien qui se respecte aujourd’hui reçoit de temps à autre une balle dans son courrier. Je m’en suis envoyé une moi-même parce que personne d’autre ne l’a fait…

Une chose dont je suis vraiment fier, c’est de voir se développer un mouvement de contestation chez les jeunes Italiens qui en ont marre de la complexité ridicule de la politique italienne et qui voient bien que si les choses restent comme elles sont, on va droit vers le désastre. Je suis fier de la création du Movimento 5 StelleMouvement des cinq étoiles ») un formidable réseau populaire de jeunes Italiens ambitieux qui se réunissent dans des branches locales à travers tout le pays. Bien qu’ils organisent des réunions régulières et qu’ils donnent naissance à de nouveaux partis politiques, le mouvement lui-même n’est pas un parti politique. Je ne suis pas leur leader politique. Je nourris juste leurs ambitions, je leur sers de porte parole, je permets que leurs voix soient entendues. Je les incite à faire de l’Italie un pays meilleur pour les 150 années à venir. »

Trois Italiens nous parlent de Beppe Grillo et livrent leur vision de l'Italie, 150 ans après

« Grillo a été l’un des premiers à écrire à propos des responsables et des raisons du manque de sens de notre système politique. Il publie des articles sur des blogs et cite les noms des membres du Parlement qui ont été condamnés – non pas soupçonnés mais bien condamnés – pour crimes, mais qui ont cependant réussi à conserver leurs sièges de député car ils ont couvert quelqu’un, qui en a lui-même protégé un autre, etc. Il y a quelques années, Grillo a récolté à quatre reprises le nombre de signatures nécessaires à l’organisation d’un référendum « Nettoyons la politique » qui visait à mettre les condamnés coupables à la porte du Parlement, en limitant les carrières politiques à deux mandats, et en instaurant un vote direct pour les candidats. Le référendum n’a jamais eu lieu. Mais que son pouvoir politique soit faible ou le devienne importe peu. Son engagement à nous dire la vérité quant à notre pays, à prédire et à dévoiler les scandales, on en a désespérément besoin. Nous ne pouvons attendre d’aucun leader politique que ce travail soit fait à sa place, aussi triste que cela puisse paraître. »

Alessandro, 34

« Le système politique de ce pays est pourri est c’est toute une génération qui est en train d’en souffrir. Les Italiens âgés maintenant entre 25 et 40 ans sont appelés « Bamboccioni » – gros bébés –, car un grand nombre d’entre-nous sont sans emploi et, sans un coup de main de la part de nos parents, nous serions également sans abri. J’ai étudié pour devenir enseignant, mais depuis que j’ai décroché mon diplôme, les lois ont changé de telle sorte que pour avoir ne fut-ce que l’autorisation d’enseigner, je dois retourner deux ans sur les bancs de l’université. Les professeurs de langue d’aujourd’hui n’ont même pas à passer d’examen dans la langue qu’ils enseignent. Le système éducatif nous prépare à une autre génération perdue derrière nous, tout cela parce que les intérêts personnels des politiciens les empêchent de prendre des décisions dans l’intérêt des gens. Je ne voterai pas pour le mouvement de Beppe Grillo parce que je trouve ses idées trop extrêmes. Mais il a absolument raison de demander un changement dans notre pays. »

Simona, 37

« Internet est le seul accès à l’information sur ce qu’il se passe en Italie. Les jeunes ne lisent pas les journaux car ils savent qu’ils ne peuvent pas s’y fier. Nombre d’entre-eux croient à ce qu’ils entendent à la télévision, et si vous l’allumez, elle vous dira que Berlusconi réalise de grandes choses. Mais devinez à qui appartient la chaîne de télévision ? Et bien oui, à Berlusconi. Peu d’Italiens pensent plus loin que ce qu’ils voient et entendent. C’est la même chose en ce qui concerne Beppe Grillo. Ses idées sont populaires, mais beaucoup de ceux qui les adoptent sont incapables de penser par eux-mêmes. Ils « copient-collent », et cela rend le mouvement tout entier un peu effrayant. Combien de temps faudra-t-il attendre avant que les structures du pouvoir prévalent sur les bonnes idées ? Berlusconi n’est pas le plus gros problème de l’Italie. Nous sommes nous-mêmes le problème. Nous sommes un pays d’éternels adolescents. On veut avoir de belles choses, et plus on possède, mieux c’est. On compare, on veut plus que son voisin, et on a besoin d’un chef pour nous maîtriser, un peu comme un père ou une mère, et de quelqu’un avec qui être toujours en désaccord. Nous avons besoin de chefs, nous créons des chefs, donc nous aurons des chefs. Et il est difficile de leur en vouloir parce qu’ils veulent posséder de belles choses, même si c’est aux frais d’autres personnes. »

Isaia, 29

Toutes les photographies de cet article : © PHOTOLOGIX.NL/ Bruno van den Elshout