Politique

L’extrême-droite et la pensée « völkisch » en Hongrie : « un terrible potentiel de violence »

Article publié le 26 mars 2010
Article publié le 26 mars 2010
Alors que la victoire des conservateurs (Fidesz) et de l’extrême-droite (Jobbik) se profile aux élections d’avril, La Garde hongroise, organisation paramilitaire créée par le parti d’extrême-droite hongrois Jobbik et interdite en 2009, poursuit plus que jamais sa campagne de dénigrement des juifs et des tsiganes.
Magdalena Marsovszky, chercheuse germano-hongroise spécialiste de l’antisémitisme et de l’extrême-droite en Hongrie, nous explique les tenants et aboutissants de la pensée « völkisch » en Hongrie.

cafebabel.com : Comment définir la pensée « völkisch » hongroise ?

Magdalena Marsovszky: On peut dire que la société hongroise est une « société duale ». Une grande partie de la société est « völkisch » tandis qu’une plus petite partie est libérale, cosmopolite et démocrate. La pensée « völkisch » est avant tout organique et essentialiste ; elle est caractérisée par une conception de la nation comme une communauté ethniquement homogène. Il s’agit d’autre part d’une pensée impérialiste qui comprend également les minorités magyares des pays environnants. Les frontières actuelles de la Hongrie ne sont donc pas prises en compte par cette pensée. Pour se définir, la pensée « völkisch » dépend par conséquent de la recherche d’ennemis à l’intérieur même de la Hongrie. Et ces ennemis sont les juifs et les « tsiganes ».En outre, l’antisémitisme hongrois dans sa forme actuelle ne s’oriente pas nécessairement contre des juifs réellement existants, mais contre tous ceux qui correspondent à des stéréotypes antisémites. Il vise donc également les cosmopolites, les radicaux, les urbains et l’intelligentsia ou la ville corruptrice. Tout ce qui ne correspond pas à cette pensée « völkisch » est étiqueté comme juif. C’est ainsi que l’UE peut être considérée comme une communauté faite par des juifs et judaïsée, contrôlée par des étrangers. Dans les cercles d’extrême-droite en Hongrie, on parle ainsi de « l’axe Tel Aviv – New York – Bruxelles ». Derrière la pensée « völkisch » se cache un terrible potentiel de violence.

cafebabel.com : Dans quels domaines de la société, cette pensée « völkisch » s’exprime-t-elle concrètement ?

Magdalena Marsovszky: Le « völkisch » est présent dans toutes les couches de la société hongroise. Il existe même des lotissements « völkisch ». Des annonces comportent parfois la mention « Ne nous contacter que si vous êtes nationaliste ». Il existe même une compagnie de taxis appelée Jobb-Taxi et proche du parti d’extrême-droite Jobbik, c’est-à-dire « seuls des partisans « völkisch » nous appellent ». La magyarité dit « Achetez chez nous », sous-entendu, « n’allez pas chez les juifs ». Parallèlement au Festival Sziget se déroule tous les ans en été l’anti-festival Magyar Szigetîle magyare »), qui attire beaucoup de monde et sacralise la nation. La pensée « völkisch » est également répandue dans les écoles et les médias publics.

cafebabel.com : Comment un mouvement clandestin comme le Jobbik a-t-il pu se développer ses dernières années en un véritable système qui a obtenu un score de 14,7% aux élections européennes de 2009 et peut désormais compter sur son entrée au Parlement hongrois en avril ?

Magdalena Marsovszky: Le Jobbik aborde ouvertement ce que tout le monde pense et ce en faveur de quoi de nombreux médias s’expriment depuis des années. Des politiciens du Fidesz s’expriment aussi dans ce sens, mais ne font rien. Et voici maintenant une nouvelle génération révolutionnaire qui veut enfin réaliser ce pour quoi leurs pères les avaient motivés. Par le passé, le journaliste Attila Bujak avait déjà soulevé la thèse selon laquelle le Fidesz aurait inventé le Jobbik. Il avait écrit que suite à la défaite électorale de 2002, l’ex-ministre de la chancellerie Istvan Stumpf aurait laissé s’ébruiter l’idée que le Fidesz aurait besoin d’un petit parti qui oserait exprimer tout haut ce que le Fidesz ne peut dire puisqu’il veut rester un parti « sérieux ». Viktor Orban (ancien Premier ministre et dirigeant actuel du Fidesz) fonda après la défaite électorale des « cercles citoyens » auxquels fut également invité Gabor Vona. Orban est donc en quelque sorte le père adoptif de l’actuel président du Jobbik. A l’époque Vona était encore étudiant et faisait partie de l’association chrétienne-étudiante de l’université. D’ailleurs jusqu’à présent, personne ne considérait le Jobbik comme un parti d’extrême-droite. Lors des dernières élections municipales les coalitions avec le Jobbik au niveau local ont été fréquentes. Ce n’est que maintenant, avant les élections, que l’on s’en distancie.

cafebabel.com : Depuis la chute du mur, l’Union européenne a-t-elle manqué de soutien à l’égard des nouvelles démocraties en Europe centrale et orientale ?

Manif en mémoire des victimes roms le 6 mars 2010 à Budapest// Surtout le parti extrémiste Jobbik pouvait gagner des voix grace à leur discours anti-romMagdalena Marsovszky: C’est un manquement absolu de l’Union européenne d’avoir laissé la politique culturelle entre les mains des responsables nationaux et de ne pas avoir développé de politique culturelle et commémorative européenne. Il suffit de regarder ce qui se passe en Slovaquie, où vient d’être adoptée une loi de soutien au patriotisme. Des tendances « völkisch » de ce type existent également en Roumanie et en Pologne. Il existe un fossé mental entre l’Ouest et l’Est. L’Europe aurait du mettre en place un dialogue culturel structurel interrogeant par exemple le concept de nation. Il aurait été avantageux de mettre en avant la conception politique du concept de nation au lieu de laisser ces pays s’enfoncer dans une conception ethnique de la nation. Les deux côtés ont parlé de politique culturelle, mais sans se comprendre. En Hongrie on pensait « völkisch et magyare » et à l’Ouest on pensait « démocratie ». Dans les têtes des Hongrois, Trianon (le traité de Trianon de 1920 au lendemain de la Première Guerre mondiale a notamment fixé les frontières de la Hongrie issue de l’Empire austro-hongrois réduisant de deux tiers son territoire ; NDLR) reste un choc, et c’était il y a 90 ans. Jusqu’à ce jour des gens en pleurent. En outre, une société socialiste ne devient pas démocrate d’un jour à l’autre. On a laissé entrer le marché, mais sans stabiliser les communautés d’intérêt. Et celles-ci se défendent maintenant ethniquement en ayant recours à des structures et thématiques classiques du type « nous devons nous défendre en tant que magyares ». Ils n’ont jamais appris la démocratie. Le fait que l’UE n’ait pas soutenu les nouveaux États membres est un véritable péché.

Photos: Garde Hongroise ©daskar/flickr; Manifestation Antifa ©Fabien Champion