Politique

L’extrême droite en Autriche, un phénomène de jeunes ?

Article publié le 26 mai 2010
Article publié le 26 mai 2010
Lors des élections présidentielles du 25 avril en Autriche, Barbara Rosenkranz, candidate controversée du parti d'extrême-droite FPÖ, n'a récolté que 15,6% des votes. Un échec après les 30% atteint par l'extrême-droite (FPÖ et BZÖ, le parti de feu Jörg Haider), aux législatives de 2008. Mais dans la société autrichienne, l'extrême-droite progresse encore et toujours.

  En Autriche, l’extrême droite ne choque pas. Partie prenante du gouvernement par le passé, elle reste aujourd’hui parmi les chouchous des électeurs, notamment chez les jeunes. A l’occasion des élections anticipées de 2008, les partis d’extrême droite, le FPÖ (Parti Autrichien de la Liberté) et le BZÖ (Alliance pour l’Avenir Autrichien), avaient obtenu près de 30% des votes, un exploit qu’ils espéraient réitérer lors des prochains scrutins.

Défaut de candidat

Une manifestation a eu lieu le 9 avril contre la dirigeante du FPÖMais les élections n’ont pas remporté un franc succès : seuls trois candidats se sont présentés, et l’opération s’est soldée par un taux d’abstention record : 53,6% des électeurs autrichiens se sont déplacés, et 79,3% d’entre eux ont accordé leur confiance au nouveau président Heinz Fischer, issu du SPÖ (Parti Socialiste-démocrate Autrichien). Die Christen, (Parti Chrétien), troisième parti représenté,par Rudolph Gehring, a recueilli 5,4% des voix. L’ÖVP (Parti Populaire Autrichien), l'autre grand parti autrichien, ne s’est pas présenté. Barbara Rosenkranz, la candidate du FPÖ, n'a recueilli « que » 15,6% des voix. Le fait que l’un des grands partis ne se soit même pas donné la peine de présenter un candidat - soit que le président autrichien n'ait qu'un rôle représentatif, soit que le résultat était prévisible - a pu encourager l’attitude passive des électeurs. Thomas Hofer, analyste politique, estime que ce comportement vient en réponse au défaut de candidat apte à représenter les habituels électeurs de l’ÖVP, entre le « socialiste » Fischer, « l’extrémiste » Rosenkranz ou le « fondamentaliste » Gehring.

Barbara Rosenkranz, trop extrémiste pour le FPÖ

Le président du FPÖ nie toute prise de position pro-nazieHofer ne doute pas de l’erreur commise par le FPÖ en choisissant comme candidate Barbara Rosenkranz, se détournant ainsi de la ligne populiste d’Heinz Christian Strache, président du FPÖ, en faveur d’une orientation plus extrémiste. Trop extrémiste, au vu de certains points de son discours. Dans sa campagne, Barbara Rosenkranz défendait l’abolition de la loi de prohibition de l'idéologie nazi (votée en 1947, elle interdit de soutenir ou de fonder une organisation ou un parti néo-nazi), qui empêche, entre autres, de nier l’Holocauste, et qui remet en doute l’existence des chambres à gaz. Son point de vue, trop radical même aux yeux des extrémistes, lui a valu d’être reniée par son appui le plus précieux, celui du journal le plus lu en Autriche, Die Kronen Zeitung. Le FPÖ mise sur les jeunes, groupe influent parmi ses partisans, représentant ses premiers électeurs ayant entre 16 et 25 ans (depuis 2008 en Autriche, il est possible de voter dès 16 ans). Strache est en mesure de s’identifier à eux. Il se joint aux jeunes, adopte leur dialecte, et leur ressemble ; capacité faisant défaut à Rosenkranz.Il attire l’attention sur le fait qu’en 2008, l’obtention par l’extrême droite de 30% des votes coïncidait avec, pour la première fois, la permission de voter pour les jeunes de 16 ans. Reinhold Gärtner, docteur en Sciences Politiques pour l’Université d’Innsbruck, considère cependant qu’il est mensonger d’attribuer le succès du parti aux jeunes, car « en 1999, il ne leur était pas encore permis de voter, et le FPÖ avait tout de même obtenu 26,9% des votes ».

« Jamais aux côtés du FPÖ »

Les jeunes, justement, sont descendus dans les rues le 30 avril pour manifester contre Strache, le FPÖ, et l’extrême droite en général. Ils se sont réunis pour faire entendre leurs requêtes, et démentir le prétendu engouement des jeunes pour l’extrême droite. Des centaines de jeunes ont parcouru les rues de Vienne pour crier : « Jamais aux côtés du FPÖ ». Beaucoup d’entre eux étaient d’accord pour affirmer que les 15% de votes obtenus étaient 15% de trop. Ils se sont confortés dans leur recherche d’équilibre entre les partis, et dans leur crainte de voir à nouveau vaincre le parti. C’est pourquoi ils prônaient d’une seule et même voix qu’ « il est un devoir de lutter contre l’extrême droite ». Un autre jeune, Tobias Boos, étudiant en Sciences Politiques à l’Université de Vienne, a bien cerné la stratégie du FPÖ. Selon lui, le parti profite du « manque de perspectives » de certains jeunes frustrés qui, bien que suivant des études, se voient dans l’impossibilité de trouver un emploi: « Ils profitent également du défaut de réponse claire à ces problèmes de la part du SPÖ et de l’ÖVP ». Certains sociologues analysent ce phénomène en affirmant que beaucoup de jeunes ne perçoivent pas l’Autriche comme leur propre patrie, et qu’ils parviennent à combler ce manque grâce aux groupes extrémistes: « Les jeunes se sentent acceptés, intégrés, et ont conscience de faire partie d’un même mouvement », note Reinhold Gärtner.

Mémoire courte

Devant l'Université de VienneAjoutons à cela la théorie assez diffuse de ceux qui pensent que l’Autriche a été la « première victime d’Hitler », en négligeant son rôle actif et avéré dans le génocide: « Pendant longtemps en Autriche, on a pris en compte que la première partie de la Déclaration de Moscou de 1943, dans laquelle le pays est désigné comme une victime. La seconde, où l’on raconte sa participation aux crimes, a souvent été évitée », précise le professeur Gärtner. L’Autriche a du mal à assumer le sentiment de culpabilité avec autant de conviction que l’Allemagne. De l’autre côté de la frontière, tout est vu de manière différente : « Comment se fait-il qu’une candidate d’extrême droite comme Barbara Rosenkranz puisse rivaliser avec l’actuel président ? En Allemagne, sa candidature, et même les 15% de votes auraient été absolument inimaginables », s’interroge Georg Spitaler, professeur de Sciences Politiques à l’Université de Vienne. Tobias Boos expose une troisième théorie selon laquelle le principal problème en Autriche, c’est l’absence d’alternative proposée par la gauche : « En Autriche, il n’y a pas d’autre choix que le SPÖ. En Allemagne, on trouve le Die Linke (la Gauche) qui, malgré les critiques visant son passé communiste, offre une alternative à gauche, en plus du Parti Socialiste-démocrate Allemand (SPD) ».

Photos: Une ©Lucian Stanescu; auto-collant contre Rosenkranz: ©sugarmelon.com/ Flickr; Strache: ©gerhard.loub/Flickr; manifestation de jeunes: ©daniel-weber/Flick