Politique

L’Europe vaut Delors, la génération Erasmus s'y Kohl !

Article publié le 11 septembre 2011
Article publié le 11 septembre 2011
Les Européens pour aller vraiment de l’avant, ont besoin de grosses peurs. Notre continent est, si j’ose dire, « phobo-voltaïque », car les peurs lui redonnent de l’énergie. Quand tout va bien, l’Europe se pose et reprend son souffle. Trois grands dangers l’ont poussée à avancer : la guerre, la crise des années 70 et la chute du mur de Berlin. Aujourd’hui c’est le krach financier qui menace.
Il est temps que l'eurogénération prenne les choses en main.

Optimiste? Il me sera difficile de changer, car je suis un Européen né dans la seconde moitié des années 50, cette génération qui a connu les touts derniers jouets en fer-blanc (juste avant l’avènement du plastique) qui produisaient des sons inoubliables. Une génération qui fut élevée par des parents convaincus que le pire était passé. Leur enthousiasme était contagieux, et nous nous sommes simplement laissé conquérir.

« Ce sont les situations exceptionnelles qui appellent les hommes d’exception. »

Le rêve était à la hauteur de l’immense tragédie que l’ont venait à peine de traverser : l’Europe ne voulait plus jamais connaître de nouvelle guerre. Alors, on a rapproché et soudé bien ensemble les ennemis d'hier, une expérience menée grâce à l’extraordinaire prévoyance de De Gasperi, Schuman, et Adenauer. « Ce sont les situations exceptionnelles qui appellent les hommes d’exception (...) Ceux-ci n’apparaissent qu’au moment-même où les circonstances l’exigent », écrivait récemment Barbara Spinelli dans le quotidien La Repubblica, d’après une citation de Joseph Conrad. L'Europe sortait de la plus grosse des tempêtes: non seulement elle n’a pas coulé, mais bien manœuvrée, elle a même pris le large.

Cela étant, on finit toujours par se ramollir dans la facilité. Il fallait une autre mise en danger pour créer la secousse. Et cette nouvelle frayeur est arrivée. Le marché unique (1992-1993) (merci Monsieur Delors) est la réponse aux années 70 et à son brouillard économique (crise de l'énergie, inflation, incertitude). Entre 1979 et 1980, je faisais partie de la Commission des Communautés Européennes (désormais plus communément appelée Commission européenne, ndlr) à Bruxelles : officiellement pour préparer une thèse en droit international, mais aussi pour pressentir l’Europe de demain (au-delà de Crema ou Pavia en ce qui me concernait). Je l’ai vue de près cette Europe requinquée à l’idée de ses nouveaux objectifs : encore plus d'échanges, plus de mouvements, plus de richesses.

Non, ce n'est pas eux l'avenir de l'Europe.

Dans les années 90 quelques-uns aspiraient peut-être à prendre une pause. Mais le Mur est tombé, le communisme avec, et l'Union européenne ( à nouveau effrayée par le changement) s’est trouvée face à son troisième et grand défi : étendre le toit de la « Maison Europe » vers l'Est, et récupérer tous ces gens moins chanceux que nous mais qui n’en sont pas moins des européens (merci donc Messieurs Kohl et Prodi). Le projet est compliqué, coûteux, imparfait et éreintant mais qu’importe. Voyagez donc de Gdansk à Lisbonne aujourd'hui et vous comprendrez que ça en valait la peine.

Et nous voilà arrivés au quatrième choc, la grande peur de ces derniers mois. Des États endettés parce que les gouvernants sont surtout bons à promettre et à dépenser, des marchés financiers sceptiques et agressifs, et l'Amérique qui ne viendra pas au secours (loin s’en faut). L'euro était-il prématuré? Peut-être, mais il est là, et nous devons le défendre (même avec les euro-obligations, chère Angela). Est-ce que de la peur surgira, une fois encore, la bonne réaction? Oui mais seulement si la génération Erasmus arrive à véhiculer, au travers des postes de décideurs qu’elle s’apprête à occuper, le même enthousiasme avec lequel elle a fréquenté, connu, étudié, voyagé, vécu, goûté et aimé l’Europe au cours de ces vingt dernières années. Si comme je le crois, cette génération est prête à la défendre, nous aurons une belle surprise.

C’est ce que j’ai dit au président Barroso, lors d'un dîner au Berlaymont, alors qu’il me demandait mon avis.

Beppe Severgnini écrit pour le Corriere della Sera depuis1995, et vient de publier Le ventre des Italiens. Berlusconi expliqué à la postérité (Rizzoli, 2010). Depuis 1998, il dirige le forum «Italiens», d’où est tirée l’opinion présente.

Photos: Une  (cc) codeine/flickr; Texte (cc) europeancouncil/flickr