Politique

L'Europe à l'échelle locale : le cas napolitain

Article publié le 30 octobre 2014
Article publié le 30 octobre 2014

Les politiques locales semblent souvent oubliées des affaires européennes. Mais qu'en est-il de la réalité ? Elles ont peut-être un lien bien plus ténu qu'on ne le pense. 

Des patriarches accueillants, un peu braillards, jouent aux cartes devant leurs vieilles portes de fer, tandis que la jeunesse fait la course en scooter dans les rues les plus étroites. Les parcs sont bondés et les lieux ancestraux. Tout cela, bout à bout, ça donne Naples. Mais, dès que l'on parle de politique, cette petite carte postale mentale laisse place à une idée plus sombre. Naples, et d'autres villes de Campanie, sont le théâtre de jeux politiques nés de problèmes manifestes. On se demande alors comment travaillent les gourvernements locaux et quel est le rôle de l'Union européenne dans de telles situations.

L'un des problèmes majeurs à Naples, c'est la pollution et la gestion des déchets, expliquent Claudio Silvestri et Michele Di Salvo, journalistes pour le quotidien Roma. « Quand de Magistris, maire actuel de la ville, a été élu, la priorité a été le ramassage des ordures. De Magistris avait annoncé qu'une fois élu il ferait quelque chose. C'est ce qu'il a fait en près d'un mois, enfin pas tout à fait. En réalité, il a déplacé le problème. »

Les déchets ont été placés ailleurs. C'était la seule « solution », qui a permis de stabiliser la quantité de poubelles en ville à 18 %. « Maintenant, il les mettent aux Pays-Bas. Et en novembre, y'en aura en Espagne », ajoute-t-il.

On savait que la mafia s'occupait des déchets, la Camorra pour être plus exact. Ces dernières années, des milliers de citoyens se sont réunis pour dénoncer le rejet de déchets chimiques dans la campagne avoisinante. Des déchets qui ont pollué les nappes phréatiques, les sols et provoqué des maladies graves.

Un seul projet mené à bien en 25 ans

Malgré la proposition de solutions globales à long-terme, le gouvernement local utilise mal les fonds européens, maquillés en investissements, comme celui du traitement des déchets.

En 25 ans, le seul projet jamais mené avec des fonds européens est le métro souterrain, ou métropolitain, dont la réalisation fut difficile car Naples regorge de monuments archéologiques et d'eau de mer. « Ça a largement contribué à améliorer notre quotidien, sans aucun doute. Mais pour le reste des problèmes, ils ne savent pas quoi faire, rien ne bouge », commente Claudio Silvestri.

Il ajoute que la municipalité est en train de perdre 100 millions d'euros pour des cargaisons qui ne peuvent être acheminées au motif que les dossiers qui y sont ratachés ne peuvent être classés. 100 autres millions d'euros attendent d'être investis dans un centre historique avant fin décembre 2014. Cela fait 5 ans qu'un projet adéquat attend d'être validé. « 5 ans, répète Claudio. Si on pouvait dire qu'il n'y avait pas de budget, d'accord, mais là on a 100 millions d'euros. On peut quand même faire quelque chose avec ça. »

« Ma passion pour la politique est une perte de temps »

La difficulté de compréhension des décisions politiques nous conduit à un problème plus grave, qui concernerait les représentants politiques locaux. Un écart énorme les sépare du peuple. Les institutions politiques et les autorités semblent indétrônables. Elles ne sont pourtant pas les seules à permettre l'exercice de la politique.

« Le système politique italien est généralement réputé pour être un système de castes qui gaspille beaucoup d'argent pour préserver ses intérêts. Ces 30 dernières années, les Italiens ont vécu la politique dans leur pays comme si elle leur était étrangère, comme si elle était faite pour un autre pays. Leur voix ne pouvait changer la réalité », explique Gianmarco Volpe.

Le manque de dialogue public et le népotisme à tous les niveaux ont éloigné la politique du quotidien. Giancarlo Bottone, étudiant en Sciences Politiques et membre actif de Sinistra Ecologia Libertà SEL [Gauche Écologie Liberté - ndt], nous en dit plus sur ce que l'on pense de la politique à l'échelle locale, qui semble évidemment plus accessible. « L'idée que l'on se fait actuellement de la politique est négative, c'est comme une perte de temps. Je commence moi-même à penser que ma passion est une perte de temps, car rien ne change. » Alors que nous discutons dans un café très fréquenté nommé Pizza Bellini, Giancarlo insiste sur le fait que « la politique n'est pas qu'un sujet d'argent, de corruption ou de pouvoir. C'est aussi un mode de vie et nous en avons besoin. L'Union européenne devrait être un modèle politique et relationnel ».

Le modèle européen

L'Union européenne a plus particulièrement la compétence et le pouvoir d'être un bon modèle politique. Or, elle représente aujourd'hui surtout des institutions distantes imprégnées d'un culte voué aux banques et à l'argent. Certains admettent les bénéfices qu'elle apporte à ses pays membres, mais le manque de contenu, de débats et de véritables constats politiques la discréditent. Quelques normes institutionnelles souffrent de la même image.

Considérons par exemple la manière dont l'Union européenne élit ses représentants. Dino Palma, membre de la SEL, constate que « la Commission prend toutes les grandes décisions, mais nous n'avons aucun rôle dans la prise de ces décisions. Ses représentants ne sont pas élus, c'est un monde complètement fermé ». On parle ici de décisions exclusives, qui ont une influence au niveau national et local et montrent finalement aux peuples que les processus démocratiques ne sont finalement pas si importants. Aussi, les mesures d'austérité, vite appliquées dans certains pays, ont-elles démontré une volonté de changer rapidement, avec des conséquences à court terme, si tant est qu'il est en ait, mais sans apporter de solutions durables. 

Anna Chiara Di Maro, activiste, débat sur le fait que « nous n'entendons jamais parler des mesures politiques provenant de l'Union européenne. Nous ne savons pas en quoi consiste la politique étrangère européenne. Nous n'avons aucune politique économique européenne, mais des politiques économiques souveraines dans chaque pays. Nous avons besoin d'un système financier, juridique et économique européen, et pas seulement d'une Commission constituée de gens qui ont des idées finalement éloignées des principes fondamentaux de l'Europe ».

Anna pense que si l'Europe était plus présente, les peuples se sentiraient plus concernés, et les hommes et les femmes politiques travailleraient différemment dans leur pays et leur région. Toutefois, le fait d'aller dans la même direction et de collaborer doit se fonder sur la création d'emploi pour les jeunes et sur les aides sociales européennes, insiste Dino Palma. C'est la seule manière visible et positive d'influencer la vie locale. 

Mafia, parkings et convenientes 

Faire porter la responsabilité aux politiciens, aux institutions ou encore à la mafia pour tous les problèmes de la communauté ne serait pas juste. Giancarlo explique que la Camorra et les hommes politiques sont tout simplement des convenientes - c'est-à-dire bien utiles. Il poursuit : « C'est assez pratique de dire que la Camorra est la source de tous les problèmes ici. Mais ce qui pose vraiment problème, c'est la manière de penser de ces personnes d'un certain âge qui nous gouvernent. C'est aussi celle de citoyens qui ne pensent pas avec un esprit politique et ne considère pas la légalité, ou l'illégalité comme quelque chose de normal. »

Ainsi est-il habituel à Naples de se garer sur des places interdites ou en travers de la rue, là où il n'y a pas de passages piétons ou quand le feu est rouge. « C'est un état d'esprit général qu'il faut modifier. Là encore, si nous essayons de changer les choses avec les mêmes personnes, les mêmes idées, le même égoïsme, la même soif d'argent, rien ne changera », ajoute Giancarlo.

Au final, on pourrait dire que la situation à Naples change lentement, car de plus en plus de groupes de jeunes et de mouvements s'impliquent et exigent un dialogue politique concret. Le taux de votants en Italie lors des élections européennes était de 57,22 % en mai dernier, un score qui n'est pas mauvais comparé aux autres pays et aux éléctions 5 ans plus tôt. Ce qui veut dire que les Italiens n'ont pas encore dit leur dernier mot. Ils ont seulement besoin de quelques changements à tous les niveaux. Ainsi une qualité de vie meilleure émergera.

L'auteur et toute l'équipe de CaféBabel voudrait remercier Alessia Damatia et Giancarlo Bottone pour leur participation à cet article, ainsi que l'équipe CaféBabel de Naples.

CET ARTICLE FAIT PARTIE D'UNE SÉRIE SPÉCIALE CONSACRÉE À NAPLES ET FAIT PARTIE DU PROJET EU-IN-MOTION CRÉÉ PAR CAFÉBABEL AVEC LE SOUTIEN DU PARLEMENT EUROPÉEN ET DE LA FONDATION HIPPOCRÈNE.