Politique

Les Turcs chrétiens démocrates : « des conservateurs » ?

Article publié le 15 novembre 2006
Article publié le 15 novembre 2006
La CDU refuse l’entrée de la Turquie dans l’UE. Mais ses membres turcs sont en faveur d’un changement politique.

Conservateurs allemands et immigrés turcs ont été pendant longtemps deux contraires que l’on ne pouvait pas rassembler. Longtemps, la CDU (Union Chrétienne Démocrate) allemande refusait l’adhésion de la Turquie à l’Europe et beaucoup d’électeurs d’origine turque se sentaient de ce fait repoussés. La plupart d’entre eux se tournaient volontiers vers le SPD (parti socialiste) ou les Verts.

Mais depuis quelques années, il semble que les choses changent. Aujourd’hui on trouve, aussi à la CDU, de plus en plus de membres d’origine turque. L’une d’entre eux, la berlinoise Emine Demirbüken, a même été jusqu’à siéger au conseil régional de la capitale allemande.

« Des divergences normales »

La vaillante politicienne est optimiste quant à la question du changement de mentalité de la CDU vis à vis de la Turquie. « D’importants hommes politiques du parti, spécialistes en politique extérieure, sont aujourd’hui favorables à une adhésion d’Ankara. Le débat est en cours et on ne peut pas prédire la position qu’aura la CDU sur cette question dans quelques années.  »

Pour Demirbüken, la divergence entre son opinion et la position officielle du parti sur cette question n’est pas un problème en soi. « Ce sont des divergences normales au sein d’un même parti populaire. On ne peut pas faire de politique si l’on doit toujours avoir les mêmes points de vue sur tout. »

La majeure partie des autres membres turcs-allemands voient ces divergences d’un œil plutôt calme et soulignent le fait que pour eux, la question de l’adhésion n’est ni plus ni moins qu’un sujet de débat parmi d’autres. Ils soutiennent la CDU pour d’autres motifs. Ainsi Hasan-Onur Kavak, qui siège pour les chrétiens-démocrates au conseil de la ville de Voerde. « Je suis à la CDU parce que je m’identifie à ses idéaux : la protection de la famille, la préservation de la foi, également la revendication de l’intégration.  » Pour la plupart des membres de la CDU d’origine turque, la question de l’adhésion d’Anakara ne constitue pas un motif les poussant à changer de couleur politique.

Potentiel électoral intéressant

Pour autant, aucun d’entre eux ne nie que la CDU, en rejetant en bloc l’adhésion de la Turquie à l’UE, a heurté beaucoup de potentiels électeurs d’origine turque. « Je crois qu’en Allemagne, la plupart des Turcs sont conservateurs, mais qu’ils ont eu peur de certains propos de la CDU. La politique conservative peut attirer les Turcs si et seulement si la CDU réussit à transmettre ses points de vue différemment », pense Sedat Samuray, qui, en septembre 2006, a été le premier candidat turc de la CDU élu au Landtag (à la diète) de Berlin.

L’électorat turco-allemand n’est pas seulement intéressant pour les hommes politiques d’origine turque tels que Sedat Samuray, mais bien pour le parti dans son ensemble. Car avec 2,5 millions de ressortissants, les Turcs forment la 2e plus grande communauté d’immigrés en Allemagne et sont, depuis la mise en place d’une politique d’octroi renforcé de la nationalité allemande, un groupe d’électeurs de plus en plus alléchant. « Si nous voulons atteindre à l’avenir un score de plus de 40% dans les grandes villes, nous devons aussi capter les électeurs Turcs », souligne Bülent Arslan, président du forum turc-allemand de la CDU.

D’après les sondages pourtant, la CDU atteint tout juste les 7% des suffrages chez les Turcs allemands. Même Samuray, qui est entré en politique dans le quartier multiculturel de Kreuzberg à Berlin, très marqué par la communauté turque, a péniblement recueilli 11,6 % des votes. Une raison pour laquelle Arslan réclame au sein de la CDU une ouverture aux immigrés. S’il serait nécessaire de lancer les débats sur la question de l’identité allemande, la CDU doit en outre repenser sa position à l’égard de la Turquie. Le parti doit lui laisser une chance de remplir les conditions qui lui sont demandées par Bruxelles, sans rejeter son adhésion en bloc et a priori.

Voir venir

En réalité, depuis que la CDU prend part au gouvernement à Berlin, la direction du parti semble avoir adopté une position pragmatique quant à la question de l’adhésion de la Turquie. Ainsi, la chancelière et présidente du CDU Angela Merkel, jadis l’une des plus farouches opposantes à l’entrée d’Ankara dans le club européen, a signalé à la Turquie, lors de sa visite d’entrée en fonction début octobre 2005, qu’elle ne mettrait plus de bâtons dans les roues lors les négociations. Certes, elle a été ferme sur la question de Chypre et a demandé une solution rapide de la crise, mais elle a admis que la Turquie pourrait adhérer à l’UE si elle remplissait toutes les conditions.

Ceci n’est pas tant l’expression d’un changement politique profond que la prise de conscience que la CDU seule ne peut bloquer le processus en cours. La chancelière allemande sait que les négociations vont encore durer longtemps, même sans son « aide ». Au regard des difficultés actuelles, elle peut même espérer que la situation se résolve d’elle-même. Dans tous les cas, il est clair que la balle est aujourd’hui dans le camp de la Turquie. C’est pourquoi même les adversaires de Merkel au sein de la CDU affirment vouloir « laisser venir » les choses. « La machine est déjà en route », dit Arslan, «  savoir si elle parviendra à destination est entre les mains de la Turquie maintenant. »