Politique

Les monarques ne savent plus se tenir

Article publié le 25 avril 2014
Article publié le 25 avril 2014

En Eu­rope, sept mo­nar­chies consti­tu­tion­nelles ont sur­vécu à des vagues de ré­pu­bli­ca­nisme, et ont conservé une au­to­rité po­li­tique sur leur pays. Mais ceux qui ont le pou­voir n'ap­pliquent pas tou­jours à eux-mêmes les règles qu'ils ont fixé. Fonc­tion ré­ga­lienne ne rime pas for­cé­ment avec un com­por­te­ment noble. Qui sont alors ces mo­narques rebelles ?

Mal­gré quelques exemples po­si­tifs, comme le rôle sym­bo­lique qu'a pris le roi Juan Car­los dans la créa­tion de la dé­mo­cra­tie es­pa­gnole, les mo­narques qui se mêlent de la vie po­li­tique de leur pays sont très mal vus de nos jours. En Grande-Bre­tagne, le prince Charles a été fré­quem­ment ac­cusé d'in­ter­fé­rer dans la vie po­li­tique. En té­moigne un pro­cès in­ter­di­sant la pu­bli­ca­tion dans le quotidien britannique The Guar­dian de ses lettres des­ti­nées à des dé­pu­tés. Contre toute at­tente, ces lettres avaient déjà été in­ter­dites à la pu­bli­ca­tion parce qu'elles au­raient nui à la neu­tra­lité po­li­tique du prince, et l'au­raient dé­cré­di­bi­lisé en tant que futur roi. 

Et pour­tant, ces der­nières an­nées, ce sont plu­tôt des membres de la fa­mille royale que des ex­ploits po­li­tiques qui ont eu mau­vaise presse. Les princes William et Charles ont ré­cem­ment mené un com­bat contre les bra­con­niers. Une prise de po­si­tion pour la pro­tec­tion des ani­maux dans le monde qui ve­nait du coeur. Ce geste au­rait presque paru sin­cère si le prince William ne s'était pas adonné à la chasse au san­glier en Es­pagne la veille. En­core plus in­té­res­sant : leur cri­tique est di­rec­te­ment dirigée à l'en­contre du roi d'Es­pagne, dont les chasses à l'élé­phant du Bots­wana lui ont fait perdre son sta­tut de pré­sident d'hon­neur de WWF (fonds mondial pour la nature, ndlr).

Robin des bois en ver­lan ?

Im­pli­quée dans un pro­cès pour cor­rup­tion, la fille de Juan Carlos, Chris­tina, est de­ve­nue la pre­mière per­son­na­lité royale à com­pa­raître de­vant la jus­tice. Avec son mari, elle est ac­cu­sée de s'être ser­vie de leur as­so­cia­tion à but non lu­cra­tif pour es­cro­quer les gou­ver­ne­ments de Va­lence et des îles Ba­léares. L'ar­gent ré­colté au­rait servi pour des frais di­vers, al­lant de leurs fac­tures au ré­agen­ce­ment de leur mai­son. 9 000 000 euros au total. En no­vembre der­nier, cet ar­gent a été saisi par les par­ties ci­viles pour payer leurs frais ju­di­ciaires.

Bien que cette cor­rup­tion soit par­ti­cu­liè­re­ment in­sul­tante étant donné l'en­det­te­ment crois­sant de l'Es­pagne et un chô­mage de presque 30 %, il est aussi im­por­tant de sou­li­gner que la fa­mille royale es­pa­gnole est la moins coû­teuse d'Eu­rope. Plu­sieurs an­nées de coupes bud­gé­taires ont ré­duit leurs étrennes de 7,78 mil­lions d'eu­ros en 2014. Bien ap­pau­vris donc, par rap­port à leurs ho­mo­logues an­glais qui ont pu quant à eux comp­ter sur les 37,9 mil­lions de livres du contri­buable la même année. Pire en­core, la po­pu­la­tion hol­lan­daise, qui re­pré­sente en­vi­ron 1/4 de la po­pu­la­tion es­pa­gnole, doit payer quatre fois plus d'im­pôts pour ses mo­narques.

D'au­tant plus frap­pant, un rap­port par­le­men­taire a ré­cem­ment sou­li­gné à quel point la fa­mille royale bri­tan­nique man­quait de ri­gueur dans la ges­tion de ses fi­nances. Ce rap­port concluait que la Cou­ronne « de­vait prê­ter plus d'at­ten­tion à ses re­tards de paie­ment pour l'en­tre­tien de ses pro­prié­tés ». Il ajou­tait que « la fa­mille avait la pos­si­bi­lité d'en tirer des rentes et d'en  ré­duire ainsi le coût ». Pas très sur­pre­nant quand on sait que seule­ment une poi­gnée des 755 chambres du pa­lais de Bu­ckin­gham sont ac­ces­sibles au pu­blic, et ce pour seule­ment deux mois dans l'an­née. Les dé­penses importantes­ effectuées l'an­née der­nière ont conduit le pa­lais à pui­ser dans ses ré­serves de li­quide, ravalées à la somme his­to­ri­que­ment basse de 1 mil­lion d'eu­ros.

Po­li­tique agri­cole pas com­mune

À s'y in­té­res­ser de plus près, ces royau­tés ne vivent pas seule­ment grâce aux ci­toyens, mais aussi sur les fonds gé­né­reux de la PAC (Po­li­tique Agri­cole Com­mune) eu­ro­péenne, qui re­pré­sente près de 40 % du bud­get de l'Union eu­ro­péenne. À côté de l'Es­pagne, la Grande-Bre­tagne est le pays dont la terre est la moins bien ré­par­tie en Eu­rope : 70 % des terrains ap­par­tiennent à 0,28 % de la po­pu­la­tion. En at­ten­dant, le foyer bri­tan­nique moyen contri­bue à hau­teur de 245 livres à la PAC chaque année.

En 2012, une de­mande de droit à l'in­for­ma­tion for­mu­lée par le ma­ga­zine le New Sta­tes­man a conduit à ce que l'opinion publique s'intéresse d'un peu plus près au pa­tri­moine du Duc de West­mins­ter. Grâce au fonds de la PAC, sa for­tune de 7,4 mil­lions d'eu­ros a aug­menté de 748,716 euros la même année. Tou­jours en 2012, la reine a reçu 415,817 livres et le Duc de Lan­cas­ter a bénéficié d'un rab de 314,811 livres. Au delà de ça, jus­qu'à ce qu'une ré­forme soit votée en 2015 à ce sujet, ces pro­prié­taires ter­riens ne sont en rien obli­gés de créer une ac­ti­vité agri­cole de la­quelle ils pour­raient tirer un re­venu. Celui qui pos­sède le plus, re­çoit le plus. Tout simplement. Mal­gré la pro­po­si­tion de la Com­mis­sion eu­ro­péenne de pla­fon­ner les 300 000 euros de sub­ven­tions que re­çoit tout grand pro­pié­taire ter­rien, il semble que l'op­po­si­tion des lob­bies ait em­pê­ché le vote de cette ré­forme.

Ma­ni­fes­te­ment, rien de ce qui est énoncé ci-des­sus n'est glo­rieux, et il semble que le peuple a his­to­ri­que­ment be­soin de voir les mo­narques mal agir pour avoir une bonne rai­son de les chas­ser du pou­voir. Pour­tant, il semble aussi que l'in­di­gna­tion ne soit pas suf­fi­sam­ment ré­pan­due pour qu'elle dé­bouche sur une ré­vo­lu­tion ré­pu­bli­caine. En effet, le Ju­bi­lé de dia­mant de la reine ainsi que la « royal baby » mania qui ont fas­ciné le monde l'an­née der­nière ont ap­porté un gros ca­pi­tal sym­pa­thie à la fa­mille royale bri­tan­nique. 2/3 de la po­pu­la­tion en­vi­ron souhaitent que la Grande-Bre­ta­gne conserve sa mo­nar­chie, tan­dis que 17 % pensent qu'une ré­pu­blique se­rait pré­fé­rable. À cela s'ajoute une grande confiance en la lon­gé­vité de l'ins­ti­tu­tion, avec 14 % des Bri­tan­niques seule­ment qui croient que la mo­nar­chie sera abo­lie d'ici 2070 (quand dans cette même étude You­Gov,  15 % sont persuadés que nous entrerons en contact avec les ex­tra-ter­restres d'ici là, nda).

Même si les mo­narques agissent mal et font l'objet de po­lé­mique, ils ne se com­portent pas pire que nos élus, qui ont récemment bous­culé di­vers par­le­ments d'Eu­rope avec des af­faires de cor­rup­tion, d'agres­sion sexuelle et de dé­tour­ne­ment de fonds pu­blics. Mais il est d'au­tant plus trou­blant de ne pas pou­voir les élire alors que leurs poches sont pleines de notre ar­gent. Di­sons que si on ne peut pas pour l'ins­tant les chas­ser du trône, leur si­tua­tion va de­ve­nir de plus en plus com­pli­quée. 

La fa­bu­leuse jour­née de la fa­mille royale bri­tan­nique dans une ferme aux ser­pents en 1947