Politique

Les jeunes turcs et l'Europe : « la Turquie n’a pas besoin d’une nounou »

Article publié le 10 octobre 2012
Article publié le 10 octobre 2012
Invité cet été par son homologue turc, le chef d'État Français ne manquera pas d’honorer prochainement son invitation à Istanbul. Au menu des festivités la Syrie, la crise et l'Europe - mais pas trop. Autrefois candidat déclarée à l'entrée dans l'UE, la Turquie n'a plus la côte, particulièrement auprès de la France. Pire le « dossier turc » semble aujourd'hui renvoyé aux calanques grecques.
Alors, à qui la faute ?

« Ça tombe bien, moi je suis contre l’entrée de la Turquie dans l’UE » Carner, 22 ans

La Turquie boudée par Bruxelles ? « Ça tombe bien, moi je suis contre l’entrée de la Turquie dans l’UE » s’exclame Caner, 22 ans étudiant turc en Management et Logistique. Selon Lukáš, étudiant slovaque de 23 ans en Commerce international, c’est « la France qui bloque l’entrée de la Turquie ». Avec près de 75 millions d’habitants et le 15ème PIB mondial, l’entrée de la Turquie dans l’UE pourrait « créer un axe Istanbul – Berlin et reléguer Paris à un second rôle ». Pour Victor, 20 ans, étudiant espagnol en Marketing et Communication, « l’Europe doit cesser de vivre dans le passé et saisir l’opportunité d’intégrer un acteur économique majeur avant de le perdre. » Izmir fin septembre. Dans la 3e ville de Turquie, considérée comme la plus libérale, le débat divise la communauté étudiante. Alors que nous sommes en séjour Erasmus en Turquie, la question a le mérite d’être posée : si le programme Erasmus est ouvert à la Turquie, pourquoi bloquer l’accession à l’UE ?

Bruxelles et Ankara dos à dos

Officiellement Bruxelles (ou Paris ?) attend des avancées sur les dossiers kurdes et arméniens. En sous-main le dossier chypriote agite également beaucoup. Cependant, la défaite de Nicolas Sarkozy - figure de proue de l'opposition à l'entrée de la Turquie dans l'UE – à la présidentielle française et l'arrivée aux affaires d'un nouveau pensionnaire à l'Élysée pourrait ramener le dossier turc sur la table.

Côté turc, l'opinion publique oscille. Le gouvernement Erdoğan après avoir essuyé les refus européens – tout comme ses prédécesseurs (la Turquie a fait acte de candidature en 1987), s'est tourné vers le monde arabe. Mais l'évolution des évènements en Syrie marque un sérieux coup d'arrêt au rêve de leadership turc sur le monde arabe. Depuis l’exécutif se cherche, viendra, viendra pas ?

Que faire alors ? Si Ankara et Bruxelles veulent convoler en justes noces, « L’UE doit commencer par considérer la Turquie comme un partenaire équitable » analyse Gonca, étudiante turque en relations internationales à Rome. « Lorsque j’entends certains de mes profs dirent "on veut vous aider " j’ai envie de répondre que la Turquie n’a pas besoin d’une nounou, mais d’un allié. » Elle ne manque pas de sourire devant « l’ignorance » des européens : « oui les toilettes turcs, c’est du folklore ! » tout en nous rassurant « l’ignorance est réciproque ». Et à l’heure où le programme Erasmus est menacé, « il faut que les jeunes européens continuent d’aller en Turquie, qu’ils donnent leur avis, qu’ils critiquent ce qu’ils trouvent aberrant afin de poursuivre l’ouverture » poursuit-elle. Attention tout de même, l’article 301 du code pénal turc interdit toute insulte à l’identité turque, une notion que l’appareil judiciaire n’hésite pas à interpréter largement, en témoigne l’affaire Sevil Sevimli. Critiquer donc, mais rester courtois !

Controverse du Bosphore

« Il faut que les jeunes européens continuent d’aller en Turquie, qu’ils donnent leur avis, qu’ils critiquent ce qu’ils trouvent aberrant afin de poursuivre l’ouverture »

L’ouverture du programme Erasmus à la Turquie en 2005 semblait marquer un tournant dans les négociations et pourtant, 25 ans après la première demande d’adhésion, les discussions s’enlisent toujours. Si le débat dure c'est qu'il a de quoi déclencher une vraie controverse de Valladolid. Au-delà des simples considérations politiques et économiques, l'adhésion de la Turquie a de quoi nourrir des débats d'ordre géographique et religieux : où s'arrêtent les frontières de l'Europe ? S'agit-il d'une union à tendance chrétienne ? Si le citoyen européen lambda ne manquera pas de citer les liens qui unissent Istanbul, capitale européenne de la culture en 2010 - ou encore Izmir avec l’Europe - plus rares sont ceux qui citeront les relations qu’entretiennent l’Europe et Batman, ville frontalière de l’est. C’est pourtant toute la Turquie qui entrerait dans l’Union : l’ouest développé ainsi que l’est en retrait économiquement et proche de zones instables. Un challenge qui n’a pourtant pas effrayé les dirigeants européens à l’heure d’intégrer les pays de l’ex-bloc soviétique. La question serait donc une querelle de clocher entre géographes ?

Pas que. La montée en puissance des partis d’extrême droite a propulsé dans l’agenda politique la question des racines chrétiennes de l’Union européenne. L’adoption d’une telle proposition rendrait de facto l’adhésion de la Turquie, à plus de 95% musulmane, caduque. Elle serait surtout un sérieux pied de nez au slogan officiel de l’UE : « unis dans la diversité », au-delà des nations, opinions politiques et religions. Où est donc le problème ?

Une Europe apeurée

En visite à Izmir il y a quelques semaines, l’ancien président de la Commission européenne, Romano Prodi, s’exprimait en ces termes : « la peur a métamorphosé l’Europe, autrefois laboratoire innovant, en un véritable musée ». Lui qui a toujours soutenu une intégration « pas à pas » de la Turquie pour ne pas « précipiter les choses », regrette le manque d’avancées sur les procédures d’intégration à l’est.

A l'est, rien de nouveau donc, on reste sur le bon vieux statu quo. Cet article s’achève en laissant plus de questions qui ne trouveront réponses que lorsque des leaders prendront leurs responsabilités pour faire avancer le dossier turc. Alors M. Hollande, le changement, c'est maintenant ?

Photos : Une (cc) Charles Fred/flickr (site web) ; Texte (cc)  featkae/flickr