Politique

Les entreprises lorgnent sur la Hongrie et ses bas salaires

Article publié le 10 mars 2009
Article publié le 10 mars 2009
Deux entrepreneurs viennois sont partis à la recherche de travailleurs qualifiés… en Hongrie, plus précisément dans la ville de Csorna. Récit d’une délocalisation transfrontalière.

(wikimedia)A le voir ainsi planté en pleine nature à la sortie de la ville, cet immeuble haut d’un étage et long d’une douzaine de mètres ne paie vraiment pas de mine. Mais pour Heinz Rabenseifner (59 ans) et Aurel Szirmay (29 ans), deux entrepreneurs viennois venus s’établir à Csorna, cette usine représente leur gagne-pain dont ils comptent bien développer le chiffre d’affaires. Des ateliers de Novan Global, ils espèrent sortir bientôt un million de ces « passive marker » (« traçeurs malléables ») conçus dans une sorte de matière artificielle réfléchissante sous forme de boulettes d’un centimètre de diamètre dont les chirurgiens ont tant besoin pour s’exercer avant d’opérer avec la plus grande précision. Or Novan Global aspire secrètement à donner à ses activités une envergure mondiale.

« En deux mois de prospections en Hongrie, on a plus avancé qu’en dix mois en Autriche »

Mais ce n’est pas si simple. Le bon fonctionnement des machines qui permettrait de passer au stade d’une production de masse nécessite l’embauche de cinq ouvriers qualifiés parmi lesquels des soudeurs, des mécaniciens et des ajusteurs. Durant près d’un an, les deux entrepreneurs se mettent donc à la recherche du personnel compétent. Toutefois, leur obstination n’est pas couronnée de succès. Dépités, ils décident de tourner leurs regards vers l’Est. « En deux mois de prospections en Hongrie, on a plus avancé qu’en dix mois en Autriche », commente Heinz, le plus âgé des deux, en fulminant au passage contre son propre pays où il est quasiment impossible de recruter un travailleur qualifié. En échouant dans leurs recherches de main d’œuvre expérimentée, les deux entrepreneurs n’ont pu que constater une carence que tout le monde industriel déplore depuis le début de l’année. Selon les données en vigueur, il manquerait en Autriche entre 5 000 et 10 000 travailleurs qualifiés.

La chance à l’Est

Quand Aurel Szirmay appuie un peu sur l’accélérateur, il ne lui faut pas plus d’une heure pour se rendre de son domicile situé dans le 23e arrondissement de Vienne à l’usine de Csorna. Soudain, il met son clignotant. Si l’on n’y prête pas attention, il est difficile de remarquer l’entrée de l’usine. Après avoir franchi le portail métallique, nous nous retrouvons dans l’atelier où les fers à souder crachent des étincelles. Heinz est en train de parler en hongrois avec un ouvrier. « J’ai appris cette langue sur un chantier à Budapest », précise-t-il en m’invitant à le suivre pour faire le tour du propriétaire. « Avant, ici, c’était un atelier de confection ! »

(audi.com)

Environ 20 000 véhicules traversent quotidiennement Csorna qui recense 10 000 habitants. De nombreux camions empruntent sa rue principale pour se rendre de Slovaquie en Croatie. Le transit, la pollution et avant tout, le manque de travail, sont les maux qui accablent le plus les gens du coin. « Après le virage pris par l’Europe de l’Est dans les années 90, des entreprises étrangères sont venues s’installer en Hongrie. De grosses sociétés se sont même délocalisées ici à Csorna », m’explique Alpár Gyopáros. Ce jeune homme de 29 ans ne correspond pas du tout à l’image un peu cliché que l’on peut se faire d’un édile politique de province. Son apparence cadrerait plus dans une entreprise côtée en bourse que dans un débit de boisson. 

Alpár Gyopáros fait pourtant partie de la Ligue des citoyens nationaux conservateurs. Aux dernières élections locales, ce partie de droite a décroché la majorité absolue au Conseil municipal. Ce novice en politique projette d’organiser dans le futur un festival de rock pour la jeunesse, de fonder une association afin de promouvoir le tourisme dans la région et de créer un grand pôle d’activités professionnelles. Mais par dessus tout, il souhaite vivement que des entreprises nouvelles viennent s’implanter sur ses terres.

« L’adjoint au maire en place a mis sur pied une politique dans le but d’encourager les entreprises à venir s’installer dans la région et de faciliter le recrutement de travailleurs qualifiés, précise Aurel Szirmay. Il a même attribué aux Autrichiens un fonctionnaire attitré afin de les aider dans leurs démarches administratives. » Il sait que la survie de sa ville est à ce prix. Certes, le chômage est faible, mais presque tout le monde ici migre pour aller chercher un emploi ailleurs et beaucoup de gens déménagent. « Il y a dix ans, les gens arrivaient dans des bus remplis à rabord pour venir y travailler. Aujourd’hui, c’est dans des bus remplis à rabord qu’ils s’en vont travailler ailleurs. » Ca se dépeuple et Heinz et Aurel essaient de combler ce vide.

« Je préfère encore bricoler chez moi et pouvoir dormir dans mon lit »

Ces délocalisations n’ont pas que des retombées financières négatives car Csorna reste incroyablement bon marché. Dans les restaurants, on peut aisément se nourrir pour deux euros et les loyers sont nettement plus abordables qu’à Vienne. Toutefois, un soudeur expérimenté qui touche en Autriche un salaire de 2 000 euros n’en percevra que le quart de ce côté-ci de la frontière. Les investisseurs assurent pourtant que cela n’a pas pesé comme un facteur décisif sur leurs décisions. « Si cela n’avait été qu’une question de salaires, il y a longtemps que nous serions en Slovaquie », disent-ils. A en croire Aurel Szirmay, seule la nécessité de trouver le personnel compétent les aurait poussés à venir s’installer dans cette région. En Autriche , selon eux, lors des entretiens d’embauche, la plupart des ouvriers expérimentés et des travailleurs offrant toutes les capacités requises déclarent ne plus vouloir travailler pour moins de 4 000 euros par mois.

Le revers de la médaille

Mais en Hongrie aussi, la situation est loin d’être rose. Ce dont témoigne l’économiste István Hamecz qui siégait à la direction commerciale de la Banque nationale avant de prendre la direction du plus grand fond d'investissements hongrois : « Depuis plusieurs années, notre marché du travail s’est considérablement resserré. Dans les secteurs productifs, les salaires étaient en hausse de 10 % tandis que les entreprises ne se sont développées qu’à hauteur de 4 %. Il faut noter que dans le même temps, l’Autriche n’a pas connu une telle hausse des salaires. »

Pour le moment, Novan Global a déjà engagé à l’essai deux ouvriers qualifiés. Parmi eux, le futur chef d’atelier. Sur son établi, Ferenc âgé d’environ 50 ans est en train de redresser un morceau de laiton. « J’apprécie le travail soigné qui exige aussi de la réflexion », me confie-t-il après m’avoir demandé de ne pas mentionner son vrai nom car il est encore lié à un autre employeur qui le paie 400 euros par mois.

Dans l’agglomération de Sopron-Csorna-Györ, le revenu moyen par tête tourne autour de 170 000 forints (environ 670 euros). Certains habitants font la navette entre Csorna et l’Autriche. Mais Ferenc ne fait pas partie du lot. Pour rien au monde il ne veut aller à Vienne. Après la chute du rideau de fer, il a passé 15 ans de l’autre côté. Aucune entreprise alors ne voulait l’embaucher officiellement. Il a donc dû travailler au noir en se faisant exploiter. Au bout du compte, il en a eu assez : « Je préfère encore bricoler chez moi et pouvoir dormir dans mon lit », dit-il même s’il devait gagner trois fois plus en Autriche.

Pour qui s’entretient un peu avec les travailleurs locaux, le revers de la médaille que représente cette pénurie de main d’œuvre devient vite visible. Il est certain que la bonne conjoncture favorisée par l’actuelle carence de travailleurs qualifiés en Autriche dans certaines branches spécifiques, comme la métallurgie, représente une réelle opportunité. Mais le temps où les gens spécialisés venus de l’Est déferlaient à l’Ouest est depuis longtemps révolu. Aujourd’hui, c’est l’inverse qui se produit. Or, plus les investisseurs se rendent de l’autre côté de l’ex-rideau de fer, plus les salaires s’élèvent. Les trente postes supplémentaires à pourvoir chez Novan Global inverseront-ils la tendance ?

« Il ne s’agit pas de cela, pense Alpár Gyopáros. Même si cette entreprise ne connait pas le succès escompté, son implantation ne peut avoir qu’un impact positif. Parce que le bruit se répandra que la Communauté de Csorna aide les entreprises à venir s’installer. » Au premier abord, cela peut paraître un peu naïf, mais l’arrivée des deux entrepreneurs viennois a conduit les dirigeants d’un atelier métallurgique originaire de Haute-Autriche à les conctater afin de leur trouver un endroit propice au développement de leurs activités. Les deux entreprises sont sur le point de négocier une joint-venture ici même à Csorna.

Dans les jours qui viennent, Novan Global doit prendre livraison d’une nouvelle machine. Une presse à emboutir. Les vieilles ouvrières magyares présentes dans l’usine vont pouvoir tout de suite l’étrenner. A l’avenir, les trente collègues de boulot attendues par les anciennes fabriqueront avec l’aide de cette machine les petites billes d’un centimètre de diamètre prêtes à être exportées à travers l’Europe, dans toute l’Asie et vers les USA. Csorna a-t-elle un avenir ? « C’est une question difficile ! », répliquent les ouvrières. « Peut-être ! »

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