Politique

L'énergie nucléaire, fierté des slovènes ?

Article publié le 12 juillet 2011
Article publié le 12 juillet 2011
A Krsko, quand on traverse les petits jardins parsemés de pommiers, on a presque l'impression de se trouver dans l'Éden. Mais en réalité, on est loin du paradis : la petite ville slovène, située à quelques kilomètres de la frontière croate, n'est pas tant connue pour ses espaces verts que pour la centrale nucléaire qu'elle héberge depuis une trentaine d'années.

Pour les Slovènes, il s'agit d'une fierté : en 2007, l'Agency for Radioactive Waste a interviewé 1 650 personnes, toutes convaincues que l'énergie nucléaire est la plus sûre et la plus économique. Les habitants de Krsko, qui jouissent des services et des infrastructures de qualité financés par un fonds gouvernemental spécial, partagent largement cet avis.

De Ljubljana à Mendoza

Si vous interrogez un Slovène lambda à propos de l'incident survenu en 2008 à la centrale nucléaire de Krsko (Est de la Slovénie), incident causé par un dysfonctionnement du système de refroidissement primaire du réacteur, réactivant au passage les craintes de voir éclater un nouveau Tchernobyl, il vous rira au nez en arguant que ce sont les médias qui ont amplifié la gravité de l'événement. Pas même le mot « Fukushima » ne réussira à lui faire changer d'avis. Et pourtant les risques existent bel et bien, comme le confirment les géologues qui surveillent l'activité sismique autour de la centrale. « S'il y avait un incident à Krsko, Mendoza deviendrait la plus grande ville slovène du monde. » Franci Malečkar, responsable environnement au sein du réseau écologisteAdria Alpe Green, nous parle ici d'une petite ville d'Argentine qui accueille la plus grande communauté slovène à l'étranger. Autrement dit, aucun Slovène ne survivrait à un incident nucléaire. Cette association a également enquêté sur la place du nucléaire sur le marché du travail. « La durée de vie d'une centrale n'excède pas trente ans. De fait, il en va de même pour les emplois qui en dépendent. À l'opposé, le secteur des énergies renouvelables, si l'on y investit suffisamment, pourrait créer à long terme 60 000 emplois verts. Une aubaine pour une Slovénie en proie à un chômage grandissant », nous explique Malečkar. Pourtant, personne ne semble s'y intéresser.

Espace féerique de pommiers.

Indifférence médiatique

Le 28 mai, une caravane rassemblant une centaine d'adhérents du comité Stoppons le Nucléaire est partie de Trieste en direction de Krsko. Chacun avait apporté, en symbole de la terre et de la fertilité, une fleur ou un petit arbre pour le planter devant la centrale, en réponse au slogan « Piantamola con il nucleare » (il faut voir ici un savant jeu de mots : certes « piantare » veut dire planter, mais au sens figuré, « piantamola » signifie « ça suffit », ndlr). Et pourtant, si l'on demande aux Slovènes un commentaire sur cet événement, on comprend qu'il est passé quasi inaperçu dans le pays. En effet, le manque de couverture médiatique est chose commune quand il s'agit du nucléaire. C'est ce que dénonce Darko Kranjc, jeune président du SMS Youth Party-European Greens. « Les médias sont financés par le gouvernement, donc ils se gardent bien d'évoquer les conséquences que la centrale de Krsko pourraient avoir sur notre santé, les protestations qui s'y produisent, ou encore les statistiques officielles qui démontrent une corrélation à long terme entre l'exposition au nucléaire et les problèmes de santé. »

« Les médias sont financés par le gouvernement, donc ils se gardent bien d'évoquer les conséquences que la centrale de Krsko pourraient avoir sur notre santé (...) »

Le 10 juin 2011, une semaine après qu'Angela Merkel a promis de démanteler toutes les centrales nucléaires d'Allemagne d'ici 2022, et pendant que les référendums italiens marquent un refus clair de l'énergie atomique, le gouvernement slovène présente quant à lui le National Energy Program (NEP), dans lequel il déclare ne pas renoncer au nucléaire. Bien que la centrale de Krsko doive terminer son cycle de vie en 2023, le pouvoir n'entend pas la mettre en retraite. Non seulement il souhaite la maintenir en activité jusqu'en 2043, mais il voudrait aussi construire un second réacteur à côté du premier. L'expérience de Fukushima est écartée d'un revers de la main : « Krsko produira de l'énergie pour 20 années supplémentaires. La Slovénie ne renoncera pas au nucléaire à cause de cet incident », a affirmé la ministre de l'économie Darja Radic en présentant son plan. Un débat public sur le NEP s'est ouvert pour 45 jours. Le gouvernement choisira ensuite les cinq meilleures options et présentera le NEP devant le Parlement de sorte qu'il soit approuvé d'ici la fin de l'année.

La fondation Umanotera, qui milite en Slovénie pour le développement durable, a très vite pris position contre le NEP : « Le gouvernement doit laisser une large place aux énergies propres, et exclure toute forme d'énergie thermique ou atomique. » Mais le pire ennemi des antinucléaires est en réalité l'indifférence générale des Slovènes sur la question : une large majorité n'y prête pas attention ou déclare avoir d'autres préoccupations. Par exemple, une nouvelle centrale à charbon d'une puissance de 600 mW, appelée TES6, sera bientôt construite à Sostanj (Nord-Est de la Slovénie) pour un milliard d'euros. Malgré le fait qu'elle émettra d'énormes quantités de CO2, la Banque européenne d'investissement (BEI) et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd) ont accordé un financement de 750 millions d'euros pour sa construction. Ce choix contrevient nettement à l'objectif européen de réduire les émissions d'ici à 2050 de 80 à 95 % par rapport à 1990.

Une épine dans le pied

Luka Omladic, professeur d'écologie, est le chef de file d'un mouvement d'opposition à TES6. Au sujet de la lignite (charbon utilisé pour faire de électricité) qui y sera utilisée comme combustible, il déclare : « Il s'agit de la pire sorte d'énergie thermique que l'on puisse trouver. On pourrait au moins, faute de mieux, alimenter les installations au gaz. Et surtout insister sur les énergies renouvelables. » C'est aussi ce que réclame Greenpeace Slovénie. L'installation devient en plus un sujet de discorde entre la Croatie et la Slovénie, qui en partagent la gestion et les revenus. Pour cause, le projet de la centrale date de l'époque où les deux pays faisaient encore partie de l'ex-Yougoslavie. Et l’on parle d’ une énergie qui représente 40% de la production slovène annuelle d'électricité et qui, associée à d'autres sources, garantit au pays une indépendance énergétique substantielle.

Cet article fait partie de Green Europe on the ground 2010-2011, la série de reportages réalisés par cafebabel.com sur le développement durable. Pour en savoir plus sur Green Europe on the ground.

Photos :  dustyknapp/flickr; Krsko (cc) fluido & franz/flickr; carovana © Legambiente Trieste