Politique

L’Egypte sous surveillance : quand l’exception devient la règle

Article publié le 19 octobre 2010
Article publié le 19 octobre 2010
Surveillance totale, manifestations réprimées, bases militaires secrètes… Depuis trois décennies, le régime d’exception auquel est soumise l’Egypte représente la plus banale des normalités. Le prétexte ? La menace du terrorisme islamiste... Sous le soleil implacable du Caire, une journaliste italo-espagnole nous décrit les détails de cette vie cloisonnée au bord du Nil.

 La très forte présence policière est l’une des choses qui frappe le plus un ressortissant européen fraichement débarqué au Caire. De l’aéroport aux hôtels en passant par les célèbres Pyramides, tous les lieux sont littéralement assiégés par des dizaines et des dizaines d’hommes armés… D’une certaine manière, la vague de terrorisme islamiste qui a secoué le pays dans les années 1990 et coûté la vie à un grand nombre de personnes justifie peut-être la surprotection des touristes. Mais cet état d’exception constitue aussi le lot quotidien de la grande majorité des Égyptiens. Principalement dans la capitale, tête et cœur du pays, mégalopole peuplée de plus de 15 millions d’habitants. (Ce qui en fait la plus grande métropole d’Afrique)

De la police, encore de la police, toujours plus de police !

Pour contrôler chaque citoyen, les rues du Caire sont surveillées jour et nuit par des gardiens de tous grades dans des tenues de différentes couleurs. Des agents de la circulation et ilotiers ordinaires dans leurs uniformes aussi blancs en été que noirs en hiver jusqu’aux policiers antiémeutes dotés d’un matériel usé de couleur bleu marine tirant sur le noir. Quant aux membres des services secrets, il serait dur de ne pas les remarquer avec leurs faux airs de James Bond et tout l’attirail qui va avec : lunettes de soleil, talkie-walkie et pistolet à la ceinture… Il n’est pas un recoin de La Victorieuse (nom arabe du Caire) où l’on ne rencontre un agent de la sécurité se protégeant du soleil brûlant ou en train de dormir dans une de ces vieilles guérites délabrées qui ont poussé comme des champignons dans toute la ville. Mais la présence policière ne s’arrête pas là. Elle s’étend aussi au désert dont une grande partie abrite des terrains militaires, où sont dissimulés les casernes et les camps d’entrainement secrets de l’armée égyptienne. Grâce aux 1 milliard 300 millions de dollars d’aide versés par les Etats-Unis, ces forces constituent l’armée la plus puissante du Moyen-Orient, juste après de celle d’Israël.

2 éléments clés pour maintenir un allié solide au Moyen-Orient

« Loi d’urgence » : l'exception devient la règle

Depuis la révolution des Officiers libres conduits par le colonel Gamal Abdel Nasser en 1952, l’Egypte a toujours été une nation sous la coupe des militaires aidés dans leur tâche par un solide système de surveillance et de terreur policières traquant et persécutant les Islamistes, en particulier les Frères Musulmans qui, à l’époque représentaient et représentent encore aujourd’hui la principale force d’opposition au régime.

La « Loi d’urgence » en vigueur depuis l’assassinat en 1981 du président Anouar El Sadate tué par des radicaux islamistes après qu’il eut signé les accords de Camp David avec Israël (Premier traité de paix entre un état arabe et l’Etat hébreu.) semble être devenu le lait nourricier de tous les Égyptiens. Depuis cet attentat au sommet, le pays s’est converti en principal allié des États-Unis au Moyen-Orient et, à une date plus récente, s’est mis à servir de base stratégique à la guerre déclarée au terrorisme global par l’ex-président Bush. Le président Hosni Moubarak qui a gouverné le pays pendant 29 ans a recouru à la Loi d’urgence afin de pérenniser son pouvoir et consolider un régime dans lequel ni le libre-arbitre, ni la contestation, ni la justice et encore moins la démocratie n’ont le droit de cité.

La liberté d’expression y est aussi malmenée ; souvent sous le coup d’interdictions légales. Le travail des journalistes devient donc extrêmement difficile : les policiers pour qui les caméras vidéo représentent une véritable obsession, sont entraînés à leur rendre la vie impossible. Si l’envie vous prend de filmer dans les rues, vous ne tarderez pas à vous sentir rapidement entouré par une poignée de flics sortis de nulle part. Il n’est pas exclu que vous soyez conduit au commissariat comme j’ai pu en faire personnellement l’expérience.

L’opposition relève la tête

Après une nouvelle reconduction de la Loi d’urgence en mai dernier, les critiques nationales et internationales ont plu sur le régime. Bien que le citoyen ordinaire ait l’habitude de vivre sous une telle férule, Mustafa (mon chauffeur de taxi) estime que cette règle « n’est pas bonne ». En 40 ans d’existence, il n’aura pratiquement jamais rien connu d’autre ! En Egypte, la Loi d’urgence est utilisée pour réprimer et faire taire une opposition croissante qui réclame une ouverture démocratique et un changement de régime.Les manifestations, de plus en plus fréquentes - comme celles contre la succession héréditaire de Moubarak qui souhaite transmettre le pouvoir à son fils Gamal - se terminent toujours par le même résultat : brutalités policières et des centaines d’arrestations. Touchant une frange importante de manifestants, l’usage de la torture, souvent dénoncé, est couramment pratiqué et considéré comme légal d’après cette même Loi d’urgence. Toute réunion de plus de cinq personnes étant considérée comme un délit, chaque manifestation en Égypte mobilise pas moins de 10 policiers pour chaque personne présente. La police a l’habitude de parquer les protestataires et de les tabasser. A l’ occasion d’une de ces manifestations, en tant que femme et étrangère, j’ai eu la chance, grâce aux bons soins d’un agent anti-émeute, d’être aimablement sortie du bouclage policier qui se resserrait autour de nous, juste quelques secondes avant que les autres participants et journalistes se fassent molestés par les forces de l’ordre.

Malgré tout, peu à peu, face à tant de brutalité policière coutumière, les Egyptiens commencent à surmonter leur peur en contestant un état d’exception en place depuis trop longtemps, sous prétexte de lutter contre le terrorisme islamiste.

Lire le blog de la journaliste Francesca Cicardi

Photos : Une (cc) Haramlik/Flickr; poignée de main : Free Mass/Flickr; (cc) Policier en chameau : DavidDennisPhotos.com/Flickr