Politique

Le Sahel : entre terrorisme et trafic de cocaïne, l’Europe doit réagir

Article publié le 29 avril 2010
Article publié le 29 avril 2010
Terrain de jeu des terroristes, zone de transit massif de cocaïne vers l’Europe, espace de pauvreté endémique et de polémiques frontalières, le Sahel, bande de terre située au sud du Maghreb, est un enjeu sécuritaire prioritaire et urgent pour l’Union Européenne. L’analyse d’Adeline Taravella, responsable des Études chez Securymind, et Antonin Tisseron, chercheur associé à l’Institut Thomas More.

On connaît mal les frontières de l’Union Européenne : sont-elles géographiques, culturelles, historiques ? Une chose est sûre, les frontières de sa politique sécuritaire s’étendent au-delà de la Méditerranée. Le 25 février 2010, les ministres de l'Intérieur de l’Union européenne ont adopté la première Stratégie de Sécurité Intérieure pour l’UE. Le document insiste sur « l'interdépendance entre sécurité intérieure et sécurité extérieure » et sur la nécessité d’élaborer « une approche de "sécurité globale" à l'égard des pays tiers », dont ceux du Maghreb.

Maghreb et UE, même combat 

Depuis 2004, l'Espagne et le Maroc effectuent des patrouilles communes pour lutter contre ce phénomène

Les « pays tiers » du Maghreb sont ceux qui concentrent les plus grands enjeux sécuritaires mais aussi le plus grand potentiel de coopération. Ces anciennes colonies sont devenues un poste avancé de lutte contre l’immigration clandestine, notamment celle des migrants subsahariens qui passent par le Maghreb pour essayer de rejoindre l’Europe. Le Maroc et l’Espagne ont ainsi commencé en février 2004 des patrouilles conjointes et depuis 2007, ils ont renforcé leur coopération en améliorant les contrôles autour des ports de Tanger et d’Algésiras. Grâce à ces mesures, l’immigration clandestine en provenance du Maroc a baissé de 60% entre 2007 et 2008 selon les autorités espagnoles.

Sahel : zone de non-droit

Mais la stabilité du Maghreb se joue de plus en plus au-delà des rives de la Méditerranée, au Sahel, où prospèrent et se croisent trafiquants et groupes terroristes. La corruption encore diffuse, la porosité des frontières, l’absence de formation des polices locales et l’inadaptation des systèmes judiciaires de beaucoup de pays d’Afrique de l’Ouest posent en effet de vrais problèmes de sécurité. Ces dysfonctionnements ont permis le développement d’une « route africaine de la cocaïne », depuis les jungles d’Amérique du Sud jusque dans les rues d'Europe. Selon Interpol, environ 50 tonnes de cocaïne arrivent ainsi tous les ans par les ports du Sénégal, du Nigeria ou de Guinée, et c’est près du tiers de la drogue consommée en Europe qui transite aujourd’hui par l’Afrique de l’Ouest et le Maghreb. Parallèlement, sous la pression de la lutte anti-terroriste menée par l’Algérie, Al-Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI) a déplacé le centre de gravité de ses attaques pour se réfugier dans la zone sahélienne où elle développe ses activités criminelles, notamment les enlèvements d’Occidentaux qui servent à financer le terrorisme. Or l’établissement d’une zone refuge au Sahel menace non seulement la sécurité de toute l’Afrique du Nord, mais aussi celle de l’Europe et des États-Unis, dont les ressortissants et les intérêts sont les premiers visés.

L’urgence de la coopération 

La stabilisation de la zone sahélienne est donc essentielle pour le développement d’une sécurité durable pour les Maghrébins, et donc les Européens. Mais l’absence de coopération régionale pose problème, et ce malgré la mise en place de l’Union du Maghreb Arabe (UMA) en 1989, qui regroupe les 5 pays de la région (Mauritanie, Maroc, Algérie, Tunisie et Libye). Par exemple, le conflit du Sahara Occidental pèse sur le développement économique et l’avenir sécuritaire de la région. Ce conflit oppose le Maroc, qui a toujours considéré le Sahara Occidental comme une région à part entière du Royaume, le Front Polisario, mouvement indépendantiste qui s’est développé dans les années 1970 et réclame l’indépendance, et l’Algérie qui soutient le Polisario. Pour sa propre sécurité, l’Europe doit aider ces acteurs à dépasser leur méfiance et à dialoguer entre eux. La proposition d’autonomie présentée par le roi du Maroc, Mohammed VI, pourrait ainsi servir de base à la résolution d’un conflit resté trop longtemps enlisé. Une proposition saluée à l’époque par plusieurs gouvernements européens, du Portugal à la Grande-Bretagne.

Pour une sécurité durable au Maghreb, une chance pour la région, un engagement pour l'Union EuropéenneLa récente Conférence contre le terrorisme organisée par l’Algérie le 16 mars dernier, réunissant sept pays de la zone sahélo-saharienne, est aussi un signe encourageant. Mais au-delà de l’initiative, l’absence notable du Maroc, de la Tunisie et du Sénégal, qui n’étaient pas invités, montre que la coopération est loin d’être une évidence. Or seule une coordination complète associant tous les acteurs impliqués dans la zone permettra de gérer convenablement le contrôle des frontières, de lutter contre les trafics et contre la violence au Sahel, et ainsi de maîtriser leurs répercussions au Maghreb et en Europe. Les ONG présentes sur place préviennent que derrière les questions sécuritaires de la région du Sahel, un drame humanitaire est également en gestation. Oxfam France considère ainsi que près de dix millions de personnes risquent d’être touchées par la famine dans les prochains mois dans l’est du Sahel. Car outre la corruption et le trafic de drogue, la population du Sahel souffre énormément de la sécheresse. Une autre bonne raison pour l’UE de s’y impliquer de toute urgence.

Adeline Taravella, responsable des Études chez Securymind, et Antonin Tisseron, chercheur associé à l’Institut Thomas More, co-auteurs du Rapport « Pour une sécurité durable au Maghreb : une chance pour la région, un engagement pour l’Union européenne » publié par l’Institut Thomas More.

Photos: Une photo: ©deepchi1/Flickr; barque: ©Giorgio/Flickr; la couverture du rapport de l'Institut Thomas More