Politique

Le printemps arabe 2011 vu par la lorgnette de 1989

Article publié le 30 mai 2011
Article publié le 30 mai 2011
A l'heure où le Maghreb est en pleine mutation, quels enseignements tirer des événements survenus en Europe centrale et orientale ? Une analyse de Daniel Novotny, sous-directeur du centre de recherche de l'Association des affaires étrangères de Prague.

La vague de bouleversements qui submerge actuellement le Maghreb a de sérieuses conséquences sur la situation politique et la sécurité des pays de cette zone. Il n'est donc pas surprenant que certains politologues et économistes maghrébins considèrent que leur région pourrait tirer d'importantes leçons de l'histoire des pays ex-communistes d'Europe, sur lesquels a soufflé un vent démocratique en 1989. Certes, il existe des différences quant au développement humain, aux enjeux sécuritaires et à la construction nationale. Or, pour ce qui est du développement économique et de la transition politique, ces deux régions présentent de frappantes similitudes.

Opérer sa transition démocratique sans violences

La transition s'annonçait difficile et douloureuse. Même s'ils ont subi le lourd tribut de deux guerres mondiales et quarante années de régime communiste, les pays d'Europe centrale et orientale (PECO) n'ont pas pour autant été complètement coupés de leurs voisins d'Europe occidentale. Ils ont achevé leur transition démocratique sans violences et adopté, avec succès, un système politique multipartite. Pour les pays du Maghreb, cet exemple devrait fournir la preuve que le passage d'un régime totalitaire à un régime pluraliste ne peut s'effectuer sans la liberté des médias ni la mise en place d'institutions capables, d'une part, de promouvoir l'Etat de Droit et le respect des droits de l'Homme et des droits civiques, et, d'autre part, de lutter contre la corruption et l'abus de pouvoir, du moins les cas les plus flagrants. D'où l'importance d'avoir des élites actives et responsables.

Éviter la « balkanisation »

La « balkanisation » est le processus qui a conduit à la fragmentation de l'ex-Yougoslavie en entités politiques de taille moindre et hostiles entre elles. A l'inverse du bloc yougoslave, la République tchèque s'est séparée de la Slovaquie sans guerres ni conflits ethniques ou raciaux. Dans cette région, la transition s'est opérée pacifiquement grâce à une gestion efficace des différends et à la protection des minorités. Ces deux méthodes devront être adoptées par les pays du Maghreb s'ils veulent réussir pleinement leur intégration. L'Union du Maghreb arabe ne pourra répondre aux espérances de la plupart des citoyens de la zone et faire de l'Afrique du Nord un environnement stable et accueillant pour les investisseurs étrangers qu'après avoir réglé le conflit du Sahara occidental, qui oppose le Maroc à l'Algérie.

Encourager les réseaux d'ONG

Pour assurer la sécurité de leurs citoyens, il faut que les pays du Maghreb parviennent à établir des « garanties de base », en veillant notamment au bien-être de ses différents groupes ethniques et sociaux. Chacun de ces groupes devra pouvoir bénéficier d'une aide sociale minimum, les ressources devront être partagées équitablement et l'accès au pouvoir ne devra plus être exclusif.

S'intégrer à la zone européenne

En collaborant étroitement, les pays du Maghreb pourraient soutenir une croissance durable de leur économie et accroître leur pouvoir de négociation vis-à-vis de l'Union européenne. Ils pourraient également gagner en compétitivité et attirer davantage d'investisseurs étrangers en améliorant leurs infrastructures. Depuis le XIXème siècle, la zone PECO s'est engagée dans un processus d'industrialisation et de modernisation. Fort heureusement, les quarante années de communisme n'ont pas mené à une rupture totale des échanges commerciaux, ni au démantèlement des entités qui la rattachaient aux marchés d'Europe occidentale. La reconstruction de la région PECO et le renforcement des liens avec ses voisins d'Europe occidentale ont aussi été rendus possibles grâce à une initiative d'intégration, qui a connu un succès modéré : le « Groupe de Visegrád », fondé par la République Tchèque, la Hongrie, la Pologne et la Slovaquie.

Les anciens pays communistes devraient sérieusement envisager de partager leur expérience, ce qui permettrait aux États nord-africains d'éviter certains des pièges qui jonchent le sinueux chemin que représente le passage d'un régime autoritaire à un régime démocratique. Les pays PECO pourraient, pour leur part, promouvoir leur statut et leur rayonnement diplomatique dans la région du Maghreb.

L'auteur de cet article est membre de l'Association de Relations Internationales de Prague

Illustration : (cc) Numerius/ Anders/ Flickr