Politique

Le populisme multiculturel de Lituanie

Article publié le 9 octobre 2014
Article publié le 9 octobre 2014

Souvent décrit comme un parti populiste de droite prêt à s'allier aux partis les moins fréquentables de l'Union européenne, le parti lituanien Ordre et Justice est en train de prouver à tous que le populisme multiculturel n'est pas forcément un paradoxe. 

En juillet 2014, Rolandas Paksas a fait le choix décisif de ne pas céder et de rester fidèle à un allié de longue-date. Face à la division des coalitions conservatrices de Bruxelles donnant naissance à une multitude de factions diverses et variées, le leader du parti lituanien Ordre et Justice a adressé une lettre à son ami anglais Nigel Farage, dirigeant du Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni (UKIP), un groupe de droite célèbre pour avoir proféré des remarques désobligeantes à l'encontre des immigrants. Dans cette lettre, il lui certifie qu'il n'abandonnera pas le groupe Europe de la liberté et de la démocratie (EFD) auquel ils appartiennent tous les deux.

Le groupe de droite eurosceptique EFD, qui siège au Parlement européen, était alors en proie à des difficultés. Nombre de ses membres semblaient prêts à quitter le navire alors que le Front National (FN) français, dirigé par Marine Le Pen, essayait de former son propre groupe avec des partis néerlandais et italiens. Paksas précise de surcroît qu'il reste fermement engagé dans l'euroscepticisme et dans le populisme de droite ayant façonné la réputation d'EFD. 

La solidité d'un couple aux déclarations surprenantes

L'alliance inébranlable des partis UKIP et Ordre et Justice est loin d'être surprenante. Tous deux sont connus pour le caractère particulier de leur populisme étroitement lié à des valeurs sociales conservatrices, laissant un goût amer pour la plupart des observateurs de gauche. Tous deux font la promesse imprécise, mais solennelle, de servir les intérêts  nobles et sacrés du pays et tous deux présentent les valeurs familiales traditionnelles comme étant la marque principale de leur politique.

Pourtant, beaucoup ont en horreur la xénophobie galopante et la haine de tout ce qui est étranger. Chose que UKIP et nombre de ses précédents partenaires de l'EFD semblent incarner. De ce point de vue, Ordre et Justice n'est pas oublié.

Un après-midi de septembre, je prends place à une table du café Vilnius avec Paulius Paulionis Pirmininkas. Le café est situé dans l'une des nombreuses rues pavées et étroites qui serpentent dans la capitale de la Lituanie. Pirmininkas a 31 ans, c'est le leader de la Ligue des jeunes du parti Ordre et Justice, et c'est aussi un employé du ministère de la Justice. Son visage est sérieux et il porte un costume élégant, il est le portrait craché du politicien conservateur que l'on pourrait imaginer. Mais son discours me surprend.

« La Lituanie a toujours été un pays multiculturel », explique-t-il. « Le grand-duché de Lituanie, qui s'est développé du XIIème au XVIIIème siècle, était un territoire multiethnique dont la diversité des religions et des cultures était célèbre. Les Lituaniens n'ont jamais discriminé les minorités ethniques. »

Une terre en manque d'immigrants

Alors que certains sont sceptiques quant à l'authenticité de la tolérance proclamée d'Ordre et Justice, les faits semblent concorder avec ces déclarations. La discrimination envers les minorités ethniques et les plaintes au sujet de l'immigration, qui, par excellence, caractérisent les partis populistes de droite, semblent impossibles à identifier dans les documents officiels diffusés par le parti.

Selon ses détracteurs, la seule raison à cela est que la Lituanie n'est pas soumise à l'afflux d'immigrants que les autres pays d'Europe connaissent. Seuls2000 à 2500 étrangers immigrent chaque année en Lituanie, et la plupart arrivent des pays voisins tels que la Russie, la Biélorussie, la Pologne et l'Ukraine. Les données de l'Institut lituanien des données ethniques montrent que les Lituaniens sont beaucoup plus à l'aise à l'idée de vivre et d'échanger avec des personnes d'ethnies russes ou polonaises qu'avec d'autres minorités, comme les Roms ou comme des immigrants en provenance de pays plus défavorisés, non européens.

Mais en dépit des hypothèses sur la façon dont Ordre et Justice réagirait face à l'apparition soudaine d'étrangers venant de bien plus loin que de chez leurs plus proches voisins, pour le moment, rien n'indique que le populisme du parti soit assujetti à l'exclusion d'un « autre » réel ou imaginaire. En réalité, les droits des minorités ethniques, en particulier des ethnies russes et polonaises, sont manifestement une question fondamentale dans le programme du parti.

Nina Sesternikova, originaire de Russie, est arrivée en Lituanie dans les années 1970. Elle s'exprime avec passion au sujet des nombreuses activités interculturelles qu'organise le parti. En charge du Comité pour l'intégration des minorités ethniques, elle me montre avec un grand enthousiasme un ensemble de brochures sur différents événements culturels sponsorisés par le parti. S'il faut en croire Nina Sesternikova et ses fascicules, les membres d'Ordre et Justice font presque toutes les semaines des fêtes multiculturelles remplies d'enfants chantant du folk et parlant couramment toute une multitude de langues.

Ordre et Justice ne fait peut-être pas preuve de xénophobie, mais ses propos sont très proches de ceux des autres partis populistes de droite. Un sentiment contestataire fort qui présente les soi-disant élites du pays comme étant en opposition avec le « peuple » prétendument homogène, une adoration pour le dirigeant du parti qui s'apparente au culte de la personnalité de la grande époque du communisme, et une importance toute particulière donnée à l'identité de la nation font la base des discours d'Ordre et Justice et de sa campagne politique.

La Lituanie et ses citoyens polyglottes

Malgré tout, Nina Sesternikova insiste sur le fait que le concept d'identité nationale en Lituanie émane du sentiment de citoyenneté et n'exclut pas les minorités ethniques. En réalité, le populisme de Paksas semble tirer profit du dévouement de ses membres originaires de Russie comme Nina Sesternikova et son groupe de jeunes chanteurs. Par exemple, dans la ville de Vilnius, où 30 à 45 % de la population n'est pas lituanienne d'origine, Ordre et Justice a même réussi à prendre des votes à la coalition des Russes et des Polonais, l'un de ses anciens partenaires au sein du Parlement. Selon Vytautas Vasilenko, Président de la division d'Ordre et Justice basée à Kaunas, on entend souvent parler russe et polonais dans les réunions du parti. Assis sous un portrait gigantesque de Rolandas Paksas, Vasilenko discute avec nonchalance de sa femme ukrainienne et de l'histoire du multiculturalisme dans son pays.

Pendant ce temps, à Bruxelles, l'échec du rêve de coalition de Le Pen a permis à l'Europe de la liberté et de la démocratie directe, le successeur d'EFD, de solidifier sa position et de se présenter comme l'un des groupes les plus importants à droite dans la ville. Alors que dans le public, nombreux sont ceux qui frémissent à l'idée que des partis comme UKIP obtiennent des sièges au Parlement européen, les membres du parti Ordre et Justice sont la preuve vivante que le populisme peut finalement aller de pair avec une certaine forme de multiculturalisme. Ou, du moins, il le peut en Lituanie.

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale dé­diée à Kaunas et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet Eu In Mo­tion lancé par ca­fé­ba­bel avec le sou­tien du par­le­ment eu­ro­péen et la fon­da­tion hip­po­crène. Retrouvez bien­tôt, tous les ar­ticles en cou­ver­ture du ma­ga­zine.