Politique

Le manifeste de Cohn-Bendit et de Beck en réponse à la crise

Article published on 21 mai 2012
Article published on 21 mai 2012
Face à « l’Europe-forteresse », une « Europe-refuge ». Face à l’incurie d’une Europe technocratique, la reconstruction de l’Europe par le bas. Voici en substance le manifeste pour Une Année Européenne de Volontariat pour Chacun et Chacune – rédigé par Daniel Cohn-Bendit et Ulrich Beck. Une réponse à la crise de l'euro ?

La jeunesse européenne est bien plus éduquée que jamais auparavant. Pourtant, un Européen de moins de 25 ans sur quatre est au chômage. Dans de nombreux endroits, des jeunes gens exclus ont installé des campements et exprimé publiquement leur colère via des moyens d'action non-violents, qui sont pourtant l'expression d'une demande forte de justice sociale (en Espagne, au Portugal, dans les pays du Maghreb, aux États-Unis, et Moscou). Leur cri de ralliement est la colère qu'ils ressentent face à système politique qui s'escrime à sauver des banques dont les dettes sont astronomiques, mais qui dans un même temps sacrifie l'avenir des jeunes générations. Or, si les espoirs et attentes des jeunes européens sont sacrifiés sur l'autel de la crise de l'euro, le modèle européen, pourtant largement admiré, risque de se désagréger.

Le Président des États-Unis John F. Kennedy stupéfia le monde avec son idée de fonder un « Peace Corps ». « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour votre pays. »

Nous demandons donc à la Commission européenne et aux gouvernements nationaux, au Parlement européen, ainsi qu'aux parlements nationaux de créer une Europe « de citoyens activement employés », mais aussi de mettre à disposition les conditions financières et juridiques pour l'établissement d'une « Année Européenne de volontariat pour chacun », en tant que contre-modèle à l'approche « top-down » qui prévaut actuellement en Europe, une Europe des élites et des technocrates.

Le but étant ici de démocratiser les démocraties nationales afin de reconstruire l'Europe sur la base de ce cri de ralliement : « Ne demandez pas ce que l'Europe peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour l'Europe - Faites l'Europe ! »

Un acte d'auto-création grâce auquel l'Europe se doterait d'une nouvelle constitution « par le bas »

Aucun penseur- de Jean Jacques Rousseau à Jürgen Habermas - n'a conçu l'idée d'une démocratie qui ne consiste qu'en élections régulières. La crise de la dette, qui divise actuellement l'Europe, n'est pas seulement économique, mais est également révélatrice d'une crise du politique. Nous avons besoin d'une société civile européenne et de la vision des jeunes générations pour en venir à bout. Nous ne pouvons pas tolérer que l'Europe devienne la cible d'un mouvement de protestation de citoyens manifestant contre une « Europe sans Européens ».

L'Année Européenne du Volontariat pour Chacun n'a pas simplement vocation à combler les déficiences de l'Europe. Tout comme elle n'est pas destinée à être la « feuille de vigne » des échecs européens. Il doit s'agir au contraire d'une forme de désobéissance créative, un contre-pouvoir aux élites nationales et européennes, qui offre une lueur d'espoir et de résistance face à un manque d'imagination institutionnalisé. Il s'agit ici d'un acte d'auto-création de la société civile européenne, et non d'une aumône aux jeunes sans emploi. Un acte d'auto-création grâce auquel l'Europe se doterait d'une nouvelle constitution « par le bas », et qui justifierait sa légitimité et créativité politique.

La liberté politique ne peut survivre dans une atmosphère de peur. Elle ne peut s'épanouir que si les citoyens ont un toit sur leurs têtes et savent de quoi demain sera fait. C'est pourquoi cette « Année Européenne du Volontariat pour Chacun » nécessite un financement substantiel. Nous appelons par conséquent l'économie européenne à y contribuer.

« Europe-refuge » ou « Europe-forteresse » ? Les dernières décennies ont vu la prévalence de la « politique de la forteresse » qui tend à défendre l'Europe contre les « Autres » - étiquetés comme potentiels ennemis ou criminels. Mais l'Europe, en tant que berceau des droits de l'Homme, est historiquement un « refuge », un lieu où ceux qui fuient violence et persécutions se réfugient et trouvent la sécurité. C'est cette idée d'une « Europe-refuge », et non de forteresse, qui doit être revitalisée et mise en pratique pour reconstruire une Europe des citoyens. L'identité politique de l'Europe dépend de sa capacité d'introspection et d'ouverture sur l'extérieur. La société civile européenne ne sera une réalité que lorsque les citoyens apprendront à voir à travers le regard de l'Autre.

Une Europe des citoyens ne peut se référer à des schèmes d'action prédéfinis. Elle doit au contraire développer de nouvelles formes d'action citoyennes au sein de réseaux transnationaux qui agissent dans des domaines où les États seuls ne peuvent proposer de solutions : par exemple contre la dégradation de l'environnement, les changements climatiques, les flux de réfugiés et migrants, le racisme et la xénophobie, mais aussi, positivement, pour créer des réseaux artistiques et civiques, pour connecter les espaces d’art et de musique, les musées et les théâtres avec des publics européens. Pour inventer, finalement, des formes d'action qui nécessitent un nouveau contrat social, entre l'État, l'UE, la société civile, le marché, la sécurité sociale, basé sur un modèle de développement durable.

Quelle est la valeur ajoutée de l'Europe ? Que représente l'Europe pour nous ? Quel modèle pourrait et devrait être la base d'une Europe du 21ème siècle? Pour le collectif « Nous sommes l'Europe », être européen signifie être introspectif et critique. L'Europe est un laboratoire d'idées tant au niveau politique que social qui n'existe nulle part ailleurs. L'identité européenne se dessine dans les conflits et divergences entre les cultures politiques respectives – du « citoyen », du « citizen », du « Staatsbürger », du « Burgermatschappij », du « Ciudadano », du « Obywatel », du « Politis ». L'Europe, c'est également l'ironie, c'est être capable de rire de soi-même.

Il n'y a pas de meilleur moyen de parvenir à une Europe pleine de vie et de joie qu'à travers le rassemblement de citoyens européens ordinaires agissant de leur propre chef.

Ceux qui veulent peuvent signer le manifeste pour une reconstruction de l'Europe par le bas ici.

Photos : Une (cc)paulgi/flickr;Texte (cc)Eole/flickr