Politique

Le jour où j'ai compris la nature addictive des manifs

Article publié le 5 octobre 2016
Article publié le 5 octobre 2016

Partout en Europe, des citoyens mécontents descendent dans les rues. Toujours plus nombreux, ils manifestent contre tout, du Brexit aux nouvelles lois sur l'avortement en Pologne en passant par la loi Travail en France. J'ai participé à une manifestation à Paris afin de comprendre ce qui fait replonger les manifestants les plus virulents dans les gaz lacrymogènes et les CRS.

Marcher en direction d'un millier de gens, dont la plupart masquent leur identité avec des lunettes de plongée et des écharpes enroulées autour de leurs visages, aurait de quoi faire hésiter n'importe quel novice non rompu aux manifestations parisiennes. J'ai néanmoins rejoint la plus récente manifestation contre la très controversée loi Travail en tant qu'observatrice afin de comprendre le phénomène qui accapare mon fil d'informations ces derniers mois.

Alors que j'avance doucement pour rejoindre la foule, je suis d'abord marquée par la diversité des manifestants. Il y a là des gens de tout âge et de toute classe sociale, unis afin de lutter contre les réformes du travail. Du moins, prétendument. Femmes, enfants et touristes pris au piège sont rapidement surpassés en nombre par des manifestants plus virulents et l'omniprésence massive des policiers armés. Les banderoles disparaissent et je me retrouve perdue dans une mer de gaz lacrymogène, de lunettes, de cris et de salves soudaines lancées par des manifestants empressés.

Tenter de diviser tous les manifestants de France en deux catégories - les virulents « casseurs » ou les Black Bloc d'un côté et les pacifistes de l'autre - fait facilement perdre de vue les motivations de chacun de manifester. Cependant, étant immergée dans un contexte d'opposition constante, il m'a semblé que quelque chose de plus profond se jouait. Je l'ai compris quand j'ai entendu un passant crier : « Quand la manif vient à toi, tu ne peux pas la refuser ! ».

Plutôt que d'essayer de séparer les manifestants trop zélés des pacifistes et de déplacer le centre du débat sur les thèmes de violence, il est important de creuser plus en profondeur et de se demander pourquoi les gens participent à ces manifestations. Les mots scandés par mon vaillant passant font apparaître qu'il y a un aspect de tentation, une difficulté  à dire non à une manifestation. Peu importe ses doléances, il était là pour faire partie de quelque chose de plus grand. Est-ce que manifester peut devenir addictif ? Et si oui, d'où vient ce goût de revenez-y ?

Les débuts d'une addiction à l'adrénaline

Il y a sûrement des habitudes historiques en jeu. Manifester fait partie de l'héritage culturel français depuis la Révolution. Observez également comment les manifestations gravitent vers la Place de la République. Si ce n'est pas là le signe d'une répétition éternelle, alors je ne sais pas ce qu'il vous faut. Mais peu importe, il y a des motivations sous-jacentes qui alimentent une certaine obsession.

Évidemment, manifester s'accompagne d'une poussée d'adrénaline. Je mentirai si je disais que je ne me suis pas rendue compte des battements de mon coeur dans mes oreilles alors que j'approchais du cortège. S'immerger dans quelque chose de chaotique qui peut rapidement devenir violent et dangereux peut, dans un certain sens, se comparer au surf ou au parachutisme. Bien que nous nous imposions cette sensation, elle nourrit notre instinct de « lutte ou de fuite » et peut nous transformer tous en accro de l'adrénaline.

Alors que l'on courait pour s'abriter dans l'entrée d'une pharmacie fermée sur le Boulevard du Temple, un manifestant m'a demandé si j'étais là en tant qu'observatrice ou participante. J'ai mentionné que j'étais là en qualité d'observatrice et il a ouvert grand les yeux en me mettant en garde - presque sur un ton paternaliste - que je devais partir dans la demie heure qui arrivait, étant donné que les choses « ont tendance à devenir violentes ». J'ai souri, mais pensé à la possibilité de partir. Ce que j'ai fait peu de temps aprés, mais seulement pour rentrer chez moi, déposer mon ordinateur et acheter quelques bières. Alors que je retournais à la manif', j'ai croisé mes voisins si sympathiques jouant à la pétanque près du parc des Buttes Chaumont. « Quel grand écart », ai-je pensé en me retrouvant emportée par la fougue des affrontements policiers, le bruit assourdissant des bombes de gaz lacrymogènes et la marée humaine.

Sur une note plus légère, la tentation de manifester peut aussi se transformer en quelque chose de plutôt remarquable. J'ai vu maintes fois la force de la compassion entre les manifestatants qui se passaient des solutions salines afin d'apaiser les effets du gaz lacrymogène, ou s'avertissaient les uns les autres lorsque les choses dégènéraient. Prendre le temps d'être dévoué ne fait peut-être pas vraiment partie de notre vie de tous les jours. Pendant une manifestation, le sentiment de communauté est plutôt fort et il l'emporte sur les différences qui nous séparent les uns des autres dans nos vies quotidiennes. Des moments comme ceux-ci sont peut-être un appât qui nous mènerait à trouver une communauté à une époque où il est si facile d'être déconnecté de notre environnement. Bien que l'on m'a prévenue de faire attention à la rapidité à laquelle les manifestations peuvent dégénérer, et ma réaction a été de me rapprocher du danger parce que j'étais gavée à l'adrénaline.

On descend dans la rue pour être vus 

Il était aussi marquant de voir l'implication des médias. Difficile de distinguer les journalistes de certains manifestants mais quelque chose me dit que les gens avec d'énormes caméras et des micros étaient là pour des reportages. J'ai découvert que ceux armés d'équipement se retrouvaient près des zones de friction, où la foule est plus dense et les policiers plus nombreux. Comme Narcisse, mais attirés plus par mon « courage » que par ce à quoi je ressemble, les caméras et la présence médiatique ont rendu mon implication dans la manifestation importante. On manifeste pour défendre une cause mais dans le fond, on descend dans la rue pour être vu.

Lorsque les affrontements se sont calmés, et que les CRS dans leur uniformes de Tortues Ninjas ont séparé le principal groupe de manifestants, j'ai décidé de me retirer. Je me suis soudainement sentie hors de propos, alors qu'on me disait d'avancer. Mon rôle d'observatrice dans le théâtre de la manifestation avait pris fin. Assise au bord du Canal Saint-Martin, où la plupart des manifestants discutaient des évènements de la journée, à savoir si la manifestation avaient été un succès alors que d'autres racontaient leurs expériences personnelles, j'ai essayé de rassembler mes idées.        

Cette expérience a été une surcharge pour mes sens. Ce que l'on a tendance à oublier quand on voit une manifestation sur nos écrans c'est que l'on ne digère que la dimension visuelle. On n'a aucune idée des odeurs, du bruit des bombes lacrymo qui explosent, de la sensation de brulûre de la fumée dans nos yeux, de l'effervescence des gens tout autour de nous. La manifestation du 15 septembre sur la loi Travail était ma première vraie expérience de la sorte. Ce ne sera pas ma dernière.