Politique

Le dernier dictateur ? Cinq questions sur les élections présidentielles en Biélorussie

Article publié le 7 avril 2011
Article publié le 7 avril 2011
Qui se présente à ces élections, quel est le climat politique et quelle est la probabilité de fraudes électorales - les réponses à ces questions et à d'autres dans notre FAQ sur les élections en Biélorussie le 19 décembre 2010.

1) Loukachenko - vraiment un dictateur ?

Loukachenko occupe depuis 1994 la plus haute fonction d'Etat - les élections de 1994 en Biélorussie ont été les premières et les dernières qui aient été estimées par la communauté internationale comme étant démocratiques. Loukachenko, populiste hors-pair, a donc accédé au pouvoir lors d'élections libres. Par la suite, il ne recula pourtant devant rien pour se maintenir au pouvoir : restriction massive de la liberté de la presse, marginalisation de l'opposition, opacité des scrutins et également l'abrogation de la limite de la durée de son mandat qui était auparavant fixé à deux périodes électorales grâce au référendum de 2004. Cependant son maintien au pouvoir n'a pas eu lieu seulement de manière administrative : on lui reproche également d'avoir fait disparaître des concurrents importants et des membres d'envergure de l'opposition dans les années 90. Même si les institutions démocratiques continuent de constituer une façade, la formule répandue qui qualifie la Biélorussie de dernière dictature d'Europe est plus que vérifiable.

2) Comment se fait-il que Loukachenko se maintienne au pouvoir depuis déjà 16 ans ?

Mis à part le fait qu'un changement de pouvoir dans une dictature est une chose très compliquée, trois facteurs décisifs expliquent la longévité de son règne : le talent de populiste de Loukachenko qui lui accorde aussi des taux stables d'approbation situés autour de 40% et cela même dans les sondages indépendants et le fait que, grâce à de très importantes subventions sous la forme de prix de matières premières très en dessous du niveau du marché mondial que propose la Russie, la Biélorussie a connu pendant longtemps un miracle économique (artificiel). A cela s'ajoute le fait que la population biélorusse rejette toute forme d'instabilité et attache une grande importance au rapport hiérarchique.

3) Pourquoi les élections 2010 sont-elles différentes ?

Par rapport aux dernières élections présidentielles où Aleksandre Milinkewitsch était le candidat unique de l'opposition démocratique, l'opposition et ses neuf candidats paraît désormais divisée. Cependant malgré leur nombre élevé, les accords entre les candidats fonctionnent et tous lancèrent un appel dans leurs allocutions télévisées à manifester le jour des élections. Une telle manifestation avait déjà eu lieu en 2006. A cette époque environ 25 000 personnes s'étaient réunies après les élections et ont tenu avec courage par des températures glaciales jusqu'à leur évacuation par les autorités quelques jours plus tard. A cette époque ils ne représentaient alors qu'une petite partie de la population: les jeunes, les gens bien informés, beaucoup d'entre-eux étaient des étudiants. Désormais, alors que le soutien de la Russie a faibli et que la Biélorussie subit toujours les conséquences de la crise financière, le mécontentement n'est partagé que dans peu de couches politiques de la population. En outre Loukachenko, qui sans le soutien de la Russie dépend de l'indulgence de l'UE, a fait des concessions encore inconnues lors de la campagne présidentielle - les candidats ont eu le droit de réunir des signatures dans de nombreux lieux publics, les allocutions télévisées ont été diffusées en direct et sans interruption et l'ancien emblème qui avait été supprimé sous Loukachenko pouvait à nouveau être exposé sans craindre la répression de la police. Il va falloir attendre un peu pour savoir s'il est possible, après ces concessions, de ramener l'esprit d'une société plus libérale dans ce pays.

4) Qu'en est-il de l'observation des élections et des fraudes éventuelles ?

Comme lors des élections précédentes, des observateurs de l'OSCE ainsi que des observateurs de la Communauté d'États Indépendants (CEI) sont présents dans le pays. Par conséquent 400 observateurs de l'OSCE et environ le même nombre de la CEI se sont répartis dans les 6500 bureaux de vote. Deux initiatives nationales d'observation des élections qui comptent un nombre nettement plus important d'observateurs vont être lancées. Les élections jusqu'à présent ont toujours été estimées de manière négative. La raison ? Les observateurs n'ont le droit d'assister aux décomptes qu'à une distance de 5 mètres minimum, un contrôle efficace des résultats étant ainsi rendu impossible. Il se peut que cela leur soit autorisé cette fois-ci, Loukachenko aspire en effet à ce que l'Occident reconnaisse le caractère démocratique des élections. Avec 400 observateurs pour 6500 bureaux de vote, Loukachenko ne prend visiblement pas de grands risques. Mais de toute façon, les bureaux de vote eux-mêmes ne représentent pas la plus grande menace de fraudes mais plutôt l'utilisation massive du vote anticipé (31,3% des personnes ayant le droit de voter ont voté de manière anticipé en 2006, ndr). Grâce à ces votes anticipés, il est possible de faire gonfler les résultats à volonté. Les Biélorusses peuvent voter depuis déjà le 15 décembre.

5) Quelles est l'évolution possible ?

L'évolution future dépend de manière décisive de la position qu'adoptera la Russie. Le fait qu'il n'existera pas une grande divergence entre les chiffres des résultats électoraux officiels et les chiffres de la majorité des deux-tiers voulue par Loukachenko semble presque certain. Tous les candidats de l'opposition démocratique ont donc lancé un appel à manifester le jour des élections à 20h sur la Place d'Octobre à Minsk. Lors de cette manifestation, les gens fêteront soit la victoire, ou - ce qui paraît plus vraisemblable - protesteront contre les fraudes électorales et réclameront un nouveau scrutin sans le candidat Loukachenko. Il est possible que ces élections n'apportent rien de concret au début, mais grâce à elles pourrait commencer un lent processus de désintégration. Dans le pire des cas, le régime est aussi capable de lancer une action désespérée pour conserver le pouvoir à la manière de ce qui s'est produit sur la Place Tian'anmen. Nous ne le souhaitons pas aux manifestants, car à ce même moment, la partie occidentale du monde serait moins attentive, toute occupée qu'elle sera à fêter Noël.

Illustration : ©Adrian Maganza/ http://adrianmaganza.blogspot.com/