Politique

La France emmerde-t-elle le Front National ?

Article publié le 4 mai 2017
Article publié le 4 mai 2017

Marine Le Pen fera face à Emmanuel Macron dimanche prochain dans les urnes. Contre la peur du Front national, les syndicats ont appellé à faire barrage. Mais bien loin de la grande marche du 1er mai 2002 contre le père de la candidate, la manifestation de lundi dernier a peu mobilisé les foules. Entre unité et dissension face au FN, reportage au cœur des cortèges. 

Défilés, meetings, manifestations : les rassemblements du 1er mai 2017 reflètent les divisions de cet entre-deux-tours. D'un côté, une marche anti-FN, partant de Place de la République, lancée à l'initiative de la CFDT et soutenue par l'UNSA et la FAGE. De l'autre, Jean-Marie Le Pen déclamant son traditionnel discours en hommage à Jeanne d'Arc, rue Rivoli. Tandis que le père officialise son soutien à la fille, les trois syndicats appellent explicitement à voter pour son adversaire, Emmanuel Macron. Le barrage au Front national sera symbolisé par une marche, à l'image de celle mythique du 1er mai 2002. Le score de Jean-Marie Le Pen, arrivé au second tour de l'élection présidentielle, avait alors déplacé les foules, bien décidées à scander leur rejet de l'extrême-droite. Aujourd’hui, la menace refait surface : Marine Le Pen est qualifiée pour le second tour, affichant à peine trois points d'écart avec le candidat d'En Marche!. Pourtant, on se trouve aujourd’hui bien loin de la grande marche républicaine de 2002. 15 ans tout juste : qu'est-ce qui a changé ? 

Dédiabolisation de façade

La mobilisation du 1er mai 2017 n'a pas eu le succès escompté. La qualification au second tour des présidentielles de la candidate frontiste n'a pas provoqué d'électrochoc. Au contraire, elle planait depuis longtemps au dessus de la vie politique française. Résultat d'un processus de banalisation du parti d'extrême-droite, qui n'a cessé de se prononcer à chaque nouvelle élection. Pour Mathieu Molard, rédacteur en chef de Streetpress et journaliste spécialisé sur la question du Front National, différents facteurs peuvent être à l'origine de ce constat. Au nombre de ceux-ci, la perte de confiance des Français vis-à-vis de la politique face au « manque d’exemplarité des personnalités politiques de premier plan ». Second facteur, les sondages, qui en annonçant la position de Marine Le Pen au second tour, auraient installé une « réalité enregistrée comme étant inévitable », balayant tout effet de surprise.

Cependant, cette banalisation ne peut s'expliquer que par le contexte. En effet, elle découle d'une longue stratégie de communication adoptée par le FN. Normaliser le parti : pari impossible pour le représentant de l'extrême-droite ?  Développé par son numéro 2 Florian Philippot, cette tactique consiste à écarter un certain nombre d’éléments radicaux afin d'étendre l'électorat du Front. « Ce qui ne veut pas dire que le parti s’est réellement normalisé », souligne le journaliste en pointant du doigt l’ascension fulgurante d’anciens membres du Groupe Union Défense (GUD, organisation étudiante d'extrême droite connue pour certaines de ses actions violentes) dans la garde rapprochée de Marine Le Pen. « Le Front National a voulu rendre son image moins diabolique  pour faire moins peur aux gens », dénonce Marwan, manifestant de 22 ans. « C’est ce qu’il lui permet aujourd’hui d’acquérir un plus grand pourcentage dans les votes », poursuit-il.

« Un parti raciste »

Les syndicats ont souhaité contrer la tendance. Sous l'égide de la statue marbrée de Marianne, la CGT, FO, FSU et Solidaires donnent le coup d'envoi de la manifestation. Les participants s'élancent dans l'avenue de la République étriquée, la sono de certains groupements les enrobant d'un vacarme assourdissant.

« Il faut battre le FN pour le progrès social. Le FN est un parti raciste, xénophobe, anti-femme et libéral», déclare le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez. Pas de consigne en revanche pour le syndicat ouvrier FO. Tout le paradoxe de la manifestation est contenu dans cette citation. Ici ou là, des références à Trump, au Brexit. Autant de comparaisons peu glorieuses pour la candidate frontiste, associée à la montée du populisme au-delà des frontières européennes. Cependant, ces cris apparaissent comme des murmures, noyés dans la diversité des causes représentées. Ainsi, l'Union des Fédéralistes européens se retrouve au côté d'un groupe d'opposition à Israël ! Les drapeaux communistes, arborant les effigies de Mao et Staline en version colorée inondent le cortège. Menés par une camionnette, en rangs bien serrés, ils semblent à eux-seuls former une autre manifestation. L'opposition au FN regroupe des causes si éparses, qu'elles en viennent à perdre le but premier du rassemblement.

La marche avance péniblement. À l'approche de Bastille, elle s'arrête soudainement. On regarde sur les réseaux sociaux. Les médias annoncent des heurts : des activistes cagoulés du Black Bloc (militants radicaux se réclamant de l’antifascisme et de l’anarchisme) se positionnent devant les organisations syndicales pour défier les forces de l’ordre. « Six policiers ont été blessés, dont un gravement touché à la main et un autre sérieusement brûlé au visage », estime le ministre de l’Intérieur Matthias Fekl. Des incidents qui contrastent avec l'ambiance générale bon enfant qui règne dans la manifestation.

Pourtant, dans le cortège, subsiste un goût amer : a-t-on réussi l'unité face au FN ? Réponse dimanche.