Politique

« La crise grecque révèle une zone euro à deux vitesses »

Article publié le 6 mai 2010
Article publié le 6 mai 2010
Tout va-t-il rentrer dans l’ordre le 7 mai, date à laquelle les chefs d'État de la zone euro sont convoqués pour confirmer le plan d'aide à la Grèce de 110 milliards d'euros qui a été décidé dimanche 2 mai par les ministres des finances de l'Eurogroupe ? Évidemment non.
Cure drastique pour la population grecque - dont la manifestation a été massive le 5 mai et s'est soldé par la mort accidentelle de 3 personnes - dissensions profondes entre les États membres... La crise grecque souligne que la solidarité économique est encore loin de faire l'unanimité en Europe.

La crise financière de la Grèce, et la décision des ministres des finances de la zone euro de renflouer le pays hellène à hauteur de 110 milliards d'euros pendant trois ans, soulignent l'importance de la solidarité de l'Europe économique autant qu'ils en révèlent les limites. Pour beaucoup, derrière la solidarité économique, une conception de l'Europe est en jeu: d'un côté, Angela Merkel annonce qu'elle veut sanctionner les pays qui à l'avenir ne respecteraient pas le Pacte de stabilité; de l'autre, les militants alter-mondialistes d'Attac demandent à la BCE de racheter la dette publique grecque, par solidarité. Céline Antonin est économiste, spécialiste de la zone euro à l’OFCE. À la veille du sommet de l'Eurogroupe le 7 mai, où les dirigeants de la zone euro doivent confirmer le plan d'aide de 110 milliards d'euros à la Grèce, elle revient sur trois interrogations brûlantes issues de la crise grecque et qui s'imposent à toute l'Union Européenne.

cafebabel.com: Est-ce que les agences de notation sont responsables de la crise de la dette grecque ?

À l'intérieur, les députés doivent approuver le plan d'austérité proposé par le gouvernement

Céline Antonin: Les agences de notation sont là pour émettre des avis sur le risque de solvabilité d’une entreprise ou d’un État, c’est-à-dire la probabilité de défaut de paiement qu’il encoure. Les trois principales agences (qui représentent environ 90% du marché) sont les américaines Standard and Poor's, Moody’s et Fitch. Elles ont été pointées du doigt pendant la crise des subprimes notamment à cause du possible conflit d’intérêt entre leur activité de notation et l'activité de conseil qu'ils mènent auprès des banques (une situation résolue grâce à la réglementation européenne du 7 novembre 2009, qui devrait entrer en vigueur fin 2010 en France, et qui interdit aux agences de notation de cumuler ces deux missions). En ce qui concerne non plus la dette privée, mais la dette souveraine d’un État, il est difficile de rendre les agences de notation directement responsables de la situation. Elles ne sont en effet pas responsables de la situation des finances publiques grecques. On peut en revanche leur reprocher d’avoir « mis de l’huile sur le feu ». En effet, en dégradant la note souveraine de la Grèce, elles ont contribué à accroître la prime de risque exigée par les investisseurs, et donc à accroître le fardeau de la dette, alimentant ainsi un cercle vicieux. On ne peut donc pas dire qu’elles soient responsables de la situation de la Grèce, même si elles n’ont rien fait pour calmer les choses.

cafebabel.com: L’Allemagne est-elle à blâmer pour avoir autant traîné des pieds avant de renflouer la Grèce ?

Céline Antonin: Je ne veux pas me faire la défenseure de l’Allemagne, mais il faut dire qu'elle est soumise à de nombreuses contraintes dans l’affaire. Dans le plan d'aide de 110 milliards d'euros, dont 80 milliards vont être financés par les États de la zone euro avec un taux d'intérêt de 5%, la part délivrée par chaque pays va être calculée au prorata de leur participation au capital de la BCE. L’Allemagne va donc être le premier créancier du sauvetage de la Grèce : sans elle, pas de plan.

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Deux phénomènes bloquent la chancelière Angela Merkel. Tout d’abord, la Constitution allemande est très restrictive par rapport au fait que l'État fédéral puisse accorder une aide à un État membre de l'UE ; il faudrait donc la modifier pour pouvoir participer au plan de sauvetage négocié entre l’Europe et le FMI. Ensuite, les élections régionales allemandes ont lieu le 9 mai, et, selon un sondage réalisé par France 24 et Die Welt (qui a interrogé 1009 Allemands), 57% des Allemands sont opposés au plan de soutien financier à la Grèce, ce qui n’engage pas l’Allemagne à être coopérative. Les Allemands envisagent par ailleurs qu’en acceptant d’aider la Grèce sans broncher, d’autres États fragiles comme le Portugal ou l’Espagne pourraient être les prochains sur la liste à demander une aide. Notre voisin d'outre-Rhin ne veut pas être un tonneau sans fond. En même temps, ses atermoiements ne sont pas étrangers à la détérioration des taux de remboursement des obligations de la dette grecque. On peut dire que le temps nécessaire à Angela Merkel pour rentrer dans la logique de solidarité économique n’a pas calmé les tensions sur la Grèce.

cafebabel.com: La zone euro peut-elle se dissoudre ? Que nous dit cette crise sur l’union économique de l’Europe ?

Céline Antonin: Exclure la Grèce de la zone euro ne résoudrait pas la situation. D’abord, parce que les textes ne le prévoient pas. Ensuite, parce que sa dette resterait libellée en euros, tandis que sa monnaie serait dévalorisée, ce qui rendrait le poids de sa dette beaucoup plus lourd à assumer. Au contraire, l’euro est une chance pour la Grèce actuellement. Cette crise économique est une des plus graves que l’Europe ait du traverser dans l'actualité récente, les intempéries étaient récemment plutôt d'ordre politique (directive Bolkenstein, traité de Lisbonne etc.).

Tout dépend du consensus qui va être trouvé lors de la réunion du 7 mai : si les pays de la zone euro parviennent à trouver rapidement un consensus, la zone euro pourra en sortir grandie, se dire qu’elle a évité le pire, mais les atermoiements diplomatiques de ces dernières semaines sont indéniablement un coup porté à la zone euro et à l’Union Européenne, voire un désaveu. La crise grecque révèle des dissensions profondes : l’Allemagne n’a toujours pas renoncé à la politique de l’euro fort et les écarts sont très profonds entre les États qui respectent le pacte de stabilité et ceux qui s'en éloignent trop. Au fond, ce que laissent transparaître les réactions en chaîne autour de la crise grecque, c'est l’existence d’une zone euro à plusieurs vitesses. 

Photo: Une: ©Estonian Foreign Ministry/Flickr; vidéo: concsience48/YouTube; photo manifestation: ©troktiko