Politique

La Coupe du Monde chez les altermondialistes italiens

Article publié le 9 juin 2010
Article publié le 9 juin 2010
Comment vit-on la Coupe du Monde dans un centre social en Italie du nord ? Faut-il être pour l'Italie quand on est altermondialistes, regarder la Rai quand on est à la gauche de la gauche ? Des questions existentielles, car l'attraction du ballon rond parvient toujours à scotcher les « alter-mondialistes » à leurs écrans.

Dans le Bel PaeseBeau pays », nom poétique pour qualifier l’Italie), c’est bien connu, le foot est une ferveur nationale. Impossible d’ignorer la Coupe du Monde, même pour ceux qui s’obstinent à changer de chaîne quand la Rai retransmet un match ou à enfiler les oreillettes de leur I-pod dès qu'ils tombent sur des discussions footballistiques dans les transports publics.

Plutôt l'Algérie que l'Italie

 

Les « centri sociali » (les centres sociaux en Italie servent de lieu de réunion pour les groupuscules altermondialistes, les « no-global ») n’échappent pas non plus à cette magie ambiante. Dans les locaux d’une usine désaffectée, les gars du centre social de Bergame sont réunis autour de la toile sur laquelle on projette les matchs, à l’ombre de l’effigie du Che, du drapeau de l’ETA et de quelques manifestes, témoins d’anciennes mobilisations. Le premier dilemme est : « Sky ou pas Sky ? ». En un mot, faut-il payer l’abonnement à la reine des TV payantes pour recevoir tous les matchs en clair, au risque de sacrifier les idéaux au nom du dieu ballon ? La décision est vite prise : on opte pour les canaux étrangers. Pas de retransmission en direct mais peu importe : des chroniqueurs ad hoc, choisis par la voix du peuple, envoient leurs commentaires en direct depuis leur poste informatique. L’attitude du supporter est encore plus intéressante : mieux vaut ne pas s’engager de façon trop passionnée en faveur de la patrie ni chanter l’hymne national trop fort. Ainsi, quand le dernier rejeton de la Ligue (Renzo, fils d’Umberto Bossi, secrétaire de la Ligue du Nord) soutient l’équipe de la région du Padan (région du Pô) plutôt que la squadra azzura, l’électorat de la « sinistra antagonista » (« gauche radicale ») préfère l’Algérie, la Corée du Nord ou la Serbie aux footballeurs italiens.

Foot et politique en Italie

 Choix cornélien entre le coeur, l'idéal et l'ironieOn demande à l’Algérie de donner une raclée aux impérialistes américains, ne serait-ce qu’au moyen de buts inoffensifs. Le supporter de l’équipe nationale de Kim-Jong-Il est politiquement incorrect, mais on l’évoque avec ironie et une pointe de cynisme en se remémorant les punitions subies par l’équipe de 1966 pour « liesses trop bourgeoises » (ndlr: la Corée du Nord était alors arrivée en 1/4 de finales de la Coupe du Monde organisée en Grande-Bretagne). La Serbie est un must pour qui a été volontaire dans les Balkans dévastés par la guerre et a grandi avec le mythe de Tito. Reste l'épineuse relation aux voisins français. Si les frères-ennemis situés de l'autre côté des Alpes sont toujours l'équipe à battre quand il s'agit de football, le mauvais traitement médiatique réservé aux joueurs noirs de l'équipe de France (Alain Finkelkraut, philosophe renommé en France, n'hésitait pas à parler d'une équipe black-black-black au lieu de l'harmonieux black-blanc-beur évoqué après la victoire au mondial de 1998) créé une certaine empathie des altermondialistes italiens pour les bleus français. D'ailleurs en Italie, foot et politique sont toujours entremêlés: si la Lazio et l’Inter penchent traditionnellement à droite, les rouges livournais inaugurent les parties en criant « Berlusconi, va te faire foutre », et en mettant ensuite en jeu un euro par tête pour payer l’amende correspondante.

Et si l'Italie gagnait ?

Poursuite de la lutte politique par d’autres moyens? C’est compréhensible. Le centre social autogéré de ma ville organise tous les ans le tournoi « Crampons aiguilles », du football au féminin dont le but est de revendiquer le droit des femmes à ne pas être seulement spectatrices, non seulement lors des matchs, mais aussi en matière juridique et d’émancipation. En somme nous avons tous le ballon à l’esprit, au point de scotcher aussi aux écrans celui qui l’éteindrait normalement et qui finira inconsolable face à la démence de la télévision locale.

Car le football est inscrit dans les gènes des Italiens, et le phénomène des supporters est si communicatif qu’il touche aussi les nouveaux immigrants, au point que certains commencent même à se montrer vêtus du sacro-saint maillot bleu. Et si l’Italie réussissait de nouveau à conquérir le titre de champion du monde, les centres sociaux descendraient aussi dans la rue pour faire la fête, apportant cependant une variante concernant le drapeau tricolore : l’étoile rouge des partisans, symbole associé à une idée différente de la foi patriotique.

Photo: The 2-Belo/flickr; sevenresist/flickr; ankor/flickr. Video: momba1/Youtube