Politique

Kony 2012 sur Facebook : non, ce n’est pas le nouveau rival d’Obama

Article publié le 13 mars 2012
Article publié le 13 mars 2012
Vous êtes probablement allés vous coucher lundi soir avec seulement une vague idée, voir aucune, de qui était Joseph Kony, ou bien de la situation géographique de l’Ouganda. Vous vous êtes réveillés le lendemain matin et vous êtes peut-être tombés sur une vidéo intitulée « Kony 2012 » qui inondait votre page Facebook. Cette vidéo a été visionnée plus de 21 millions de fois en moins d’une semaine.
Un phénomène.

Non, Joseph Kony n’est pas un candidat à la présidentielle américaine de dernière minute. Si vous n’avez pas vu la vidéo ou si vous avez été trop distraits par sa production tape-à-l’œil pour prêter attention au message, ce qui est très peu probable, il s’agit d’une campagne américaine qui vise à empêcher Kony de recruter des enfants soldats en Ouganda (suivre l’équateur au-dessus de l’Afrique et arrêtez-vous avant d’arriver au Kenya) d’ici décembre 2012. J’ai travaillé trois mois en Ouganda en 2011. Deux mois avant ça je paniquais à l’idée de partir en Afrique centrale, je dévorais tous les livres que je pouvais trouver sur le pays. C’est comme ça que j’ai découvert l’existence du groupe de rebelles de Kony, l'Armée de résistance du Seigneur (LRA), et des vingt années pendant lesquelles ils ont enlevé des dizaines de milliers d’enfants pour en faire des soldats ou des esclaves sexuels.

L’Amérique à la rescousse

L’image de la vidéo est très retouchée : l’Ouganda ne luit pas autant en réalité. La vidéo juxtapose intelligemment la vie d’un petit blondinet, le fils du metteur en scène, face à la souffrance des enfants ougandais. C’est une technique assez récente dans le monde caritatif qui est sujette à la controverse : en 2010, une vidéo intitulée « Unwatchable » (« Irregardable ») racontait une histoire de viols et de meurtres typique du Congo de l’est en déplaçant l’horreur en Angleterre. Cette technique soulève des questions morales troublantes : a-t-on besoin de voir des gens beaux et blonds souffrir pour s’identifier à une situation ?

En regardant « Kony 2012 », la simplification idiote du problème vous rend peu à peu mal à l’aise et sordide. Le but est-il de faire en sorte que les étudiants américains se sentent fiers de leur militantisme plutôt que de parler du vrai problème ? Le postulat de la vidéo est de faire connaître les méfaits de Kony, de le « rendre célèbre », avec l’idée que le soulèvement de l’opinion publique conduira à une volonté politique et à l’intervention de l’armée américaine afin d’appréhender Kony et de le livrer à la Cour pénale internationale de La Haye, qui a délivré un mandat d’arrêt contre lui en 2005. C’est une idée floue et franchement déconcertante pour quiconque sait un peu ce qui se passe en Ouganda.

Oublions notre stupide scepticisme européen sur les troupes américaines qui arrivent pour sauver le monde et examinons les faits. Premièrement, l’idée que c’est la volonté des gouvernements de l’ouest qui fait défaut ici est totalement fausse. L’Ouganda possède une force militaire très compétente, certes assez corrompue et encline à des atteintes aux droits de l’homme, mais s’il n’est question que de la capture de Kony, elle a les capacités de le faire. Elle en a même déjà eu l’opportunité, de nombreuses fois ces dix dernières années à vrai dire. Ce qui manque, c’est une volonté politique, celle du gouvernement ougandais.

Kony 2012 : ça vous intéresse vraiment ?

L’Ouganda est très engagé dans plusieurs missions de paix des Nations unies et de l’Union africaine, et reçoit des rémunérations en contrepartie. Envoyer ses troupes dans d’autres régions est plus lucratif que de s’occuper des conflits intérieurs, et un gouvernement corrompu comme celui en Ouganda tient à en profiter. Par ailleurs, il n’existe pas de vrai sentiment d’identité nationale en Ouganda : c’est surtout l’appartenance à une tribu ou à une région qui prévaut. La plupart des Ougandais ne se sentent pas concernés par les conflits qui ont lieu au nord du pays, principalement habité par les Acholis. Kony a été chassé du pays en 2006 lors d’une grande opération militaire. Aujourd’hui, lui et ses quelques centaines de partisans se déplacent librement à travers les frontières poreuses du Soudan du Sud, de la République démocratique du Congo et de la République centrafricaine. Nous savons qu’il a perdu une grande partie de son influence, de son pouvoir et de sa capacité à enlever des enfants. Mais cela ne signifie pas qu’il ne devrait pas être appréhendé et déféré devant la justice. A ce stade, il semble très improbable que Kony soit appréhendé.

Il est bon d’accroître la sensibilisation au problème, mais une campagne qui viserait à venir en aide aux milliers de personnes affectées par cette guérilla brutale serait plus utile. Le problème ne repose peut-être pas sur l’organisme qui est derrière tout ça, mais plutôt sur cette génération qui clique de façon automatique sur « j’aime » sans même prendre le temps de réfléchir à ce qu’elle fait. L’accès à l’information n’a jamais été aussi facile, comme le fait remarquer le metteur en scène. Nous devons en profiter et réfléchir sérieusement à ce que l’on voit et lit, il ne faut pas suivre aveuglément les mouvements populaires que l’on trouve sur Internet. Malgré ses défauts, cette campagne a le mérite d’avoir sensibilisé énormément de gens et généré un nombre sans précédent et impressionnant de discussions sur l’Ouganda. C’est nous qui devrions être blâmés, car nous pensons qu’ « aimer » quelque chose revient à prendre une part active dans le mouvement. Je suis partie en Ouganda pour un stage, à peine consciente de l’ampleur des problèmes que j’allais rencontrer : la pauvreté, la corruption, un taux élevé de VIH, l’instabilité politique, les menaces terroristes constantes, le manque d’infrastructures et d’industrie, et un taux de violence sexuelle effrayant, pour n’en citer que quelques-uns.

Ne vous contentez pas de lire ces lignes, imaginez ce qu’elles représentent : des chemins de terre, des égouts qui débordent, des fillettes violées, des policiers qui frappent les voleurs avec des chaînes dans la rue, des tanks « garés » sur les ronds-points (au cas où). Ce n’est pas en simplifiant le problème histoire de s’adapter à notre courte durée d’attention que l’on pourra aider à résoudre le problème en Ouganda. Il faut faire face à la dure réalité pour régler le vrai problème.

Photos : Une (cc) On peut penser que Kony est un adversaire d’Obama, et il l’est, mais pas en politique intérieure : Philip Hourican for Invisible Children/ facebook page; Texte :  (cc) Invisible Children official page