Politique

Karima Delli : instincts primaires

Article publié le 20 octobre 2016
Article publié le 20 octobre 2016

Quand beaucoup se demandent qui est cette jeune candidate écolo à présidence de la République, certains répondent qu’elle est « l’incarnation du renouveau politique ». De ses origines populaires à son poste de députée européenne, Karima Delli, 37 ans, pourrait bien représenter la politique de demain. Comment ? En continuant à suivre le chemin tout tracé d’un destin hors-norme. Portrait. 

Elle est en plein rush. Et quand Karima Delli est en plein rush, elle commence par renverser son café. En ce moment, elle virevolte, enchaîne les rendez-vous et finit par faire des choses qu’elle ne veut pas faire. Bref, elle est en campagne. Une campagne dont on parle peu dans les médias français. Il faut dire que l’autre, celle de la primaire de la droite et du centre, prend tout l’espace. Pourtant, les résultats de la sienne sont imminents : la primaire des écologistes délivrera le verdict du premier tour ce soir. Mais si les journaux français s’intéressent que peu à la campagne d’Europe Écologie Les Verts (EELV), c’est qu’elle aurait déjà livré le nom de vainqueurs : ce sera Yannick Jadot et Cécile Duflot au second tour et sans doute la dernière qui représentera le parti lors des élections présidentielles de 2017.

«  Je suis née écolo »

Karima Delli commence par nettoyer le café qui coule sur le parquet de son bureau de la délégation de la Commission européenne, sis dans le 6ème arrondissement de Paris. En se rasseyant, elle souffle puis avertit : « Il faut faire attention ». D’après elle, rien n’est fait et « bien malin celui qui pourra lire dans les boules de cristal ». Pour celui qui lit la presse en tout cas, il verra que la jeune candidate de 37 ans ne pèse pas lourd face à Michèle Rivasi, députée européenne de 61 ans, Yannick Jadot, ancien directeur des campagnes de Greenpeace et surtout Cécile Duflot, la médiatique ex-ministre du Logement du gouvernement Hollande. Karima Delli le sait, mais Karima Delli s’en moque. Si elle se tient là, assise, avec son jean et son pull Batman, c’est « pour incarner la surprise ». La jeune candidate le dit sans fard, elle y va parce que dans son parti, il n’y a plus de candidat naturel. Daniel Cohn-Bendit a pris sa retraite. Eva Joly est partie voir ailleurs. Et Nicolas Hulot, un temps crédité de 10% dans les sondages, a renoncé. D’une voix assez grave, elle confie avoir beaucoup réfléchi avant de se lancer. Trop tôt, trop jeune, peut-être aussi trop vertigineux pour une femme qui vient de ce qu’on appelle « les classes populaires ». « Je viens d’un milieu où on a tendance à intérioriser que les institutions, ce n’est pas pour nous. Alors une élection présidentielle... », glisse-t-elle. Mais aujourd’hui, Karima Delli a décidé de tout assumer : son choix d’y aller, ses origines sociales, sa vision de l’écologie et son statut à part au sein de l’offre politique actuelle. « Être la candidate de l’avenir et incarner une nouvelle génération avec des idées nouvelles, voilà l’idée », déclare-t-elle comme si elle ponctuait un meeting.

Après deux débats télévisés qui ont réunit les quatre candidats à la primaire des écolos, l’idée a fait son chemin. Peu rompue à l’exercice, celle qui est aussi députée européenne depuis 7 ans a, par moment, crevé l’écran. Quand certains hésitent sur le changement politique à préférer, elle tape sur son pupitre et exige une Constituante (une assemblée de citoyens qui a pour fonction d'établir une constitution, ndlr). Quand Yannick Jadot avoue qu’il n’y aura sûrement pas de président écolo en avril 2017, elle éructe et lance que « l’échec de l’écologie, ça suffit ». « Elle s’est en vraiment bien sorti, analyse Julien Bayou, porte-parole national d’EELV. C’est un exercice difficile qui demande de l’aplomb et de la conviction. Et Karima en a beaucoup. » Des prétendants au trône écolo, elle est peut-être même la seule à avoir listé, clairement et simplement, son programme pour la France : introduction d’un revenu de base universel et inconditionnel, sortie du diesel en 5 ans, interdiction des pesticides sur le marché européen et surtout – son arme fatale – un plan d’écologie populaire.

Elle le répète à l’envi : « Je ne suis pas devenue écolo, je suis née écolo ». Neuvième d’une famille de 13 enfants, fille de parents immigrés qui ne savent ni lire ni écrire, Karima Delli a appris à « faire attention à tout ». « Mais au-delà de mon cas personnel, mon plan, c’est surtout de montrer que les classes populaires ont tout à perdre à ne pas embrasser l’écologie. Ce sont elles qui subissent toutes les injustices sociales donc environnementales. Elles vivent dans des passoires énergétiques (des bâtiments mal-isolés, ndlr). Elles n’ont pas accès aux transports en communs. Et elle sont condamnées à aller faire leur courses chez Lidl car il ne leur reste rien à la fin du mois », déroule-t-elle. Des problèmes que la native de Roubaix veut prendre « à bras-le-corps ». Parce qu’ils sont vitaux, parce que la pauvreté en France concerne désormais 9 millions de personnes mais surtout parce que c’est sur ce terrain-là que la jeune élue se sent plus légitime qu’un(e) autre. « Je connais les quartiers, je sais ce qu’il s’y fait. Il y a des assoc’ géniales qui font déjà tout un tas de choses. Il ne faut pas croire que l’écologie, c’est qu’un truc de bobos. Les gens de l’autre côté du périph’, ils trient aussi leurs déchets. » Elle fronce les sourcils, marque une pause puis ouvre grands les yeux : « Ils ont percuté ».

La vie (politique) est une fête

Karima Delli a elle aussi percuté. C’était en 2001, à Lille, lors d’un meeting de Noël Mamère alors candidat écolo pour l’élection présidentielle de 2002. Diplômée d’un BTS en action commerciale, la jeune femme vient de tomber amoureuse d’une matière inscrit dans le programme de sa licence de droit : la science politique. Sur le terrain, elle court de meeting en meeting, pour voir « la chose publique » de plus près. Mais c’est bien ce soir de 2001, quand Noel Mamère dira « injustice sociale, injustice environnementale » que la jeune femme a la sensation de prendre une énorme claque. La première. Ces expériences l’amène à s’interroger sur sa propre condition, elle écrit donc un mémoire sur les femmes en politique. Elle demande des interviews et c’est une certaine Marie-Christine Blandin - « la première femme sénatrice écolo » - qui lui accordera en tout et pour tout 7 minutes d’entretien. « Elle va me parler de ma région, de ma ville de Roubaix, sinistrée par l’arrêt de l’industrie textile et minière en me disant : "Les premières victimes ce sont toujours les pauvres" », raconte la jeune élue. La sénatrice lui parle alors du concept d’écologie populaire, du souci d’aller chercher les plus défavorisés avec les questions environnementales. « Je suis sortie de l’entretien les yeux écarquillés. Ça me parlait tellement que j’ai eu la sensation de m'être fait rentrer dedans », dit Delli. Une deuxième claque. Celle qui la fera basculer. 

« Quand mon collaborateur est parti au Brésil, j’ai dû chercher quelqu’un à embaucher, raconte Marie-Christine Blandin. Sur la pile de CV dont je disposais, il y avait celui de Karima. Malgré notre brève entrevue, je m’en souvenais bien. Sa sympathie, sa spontanéité, son dynamisme... Je l’ai embauchée. » « Je voulais tellement ce poste que pour mon CV j’avais acheté du papier de ministre ! Vous savez, celui qu’on ne peut pas froisser... », confie l’intéressée dans un fou-rire. Parachutée à Paris en un weekend, la jeune assistante parlementaire apprend vite sous les ors de la République. Elle s’entend à merveille avec celle qui est devenue son mentor en politique mais surtout, commence à regagner son naturel et sa personnalité. « Elle avait une pêche incroyable, poursuit Blandin. Dans les couloirs, elle se faisait aimer de tout le monde. Elle mettait un point d’honneur à sympathiser avec les petites mains du Sénat. L’un d’entre eux l’appellera même "le rayon de soleil du Palais" ». C’est ainsi qu’elle se lie d’amitié avec un autre assistant parlementaire, Manuel Domergue, qui l’invitera à participer aux fondements d’un groupe bien connu de l’action militante : Jeudi Noir

Si Karima Delli souligne souvent ne pas être connue, elle a grandement participé à la réputation de ce groupe de jeunes militants qui s’est attaqué avec entrain à la crise du logement en France. Le leitmotiv de Jeudi Noir ? Faire péter la bulle immobilière sous les confettis. Dit autrement, Karima Delli et compagnie montent des happenings très médiatiques pendant les visites d’appartements trop chers et iront jusqu’à réquisitionner des palaces parisiens laissés vacants. Dans la joie et la bonne humeur. Un univers dans lequel la jeune femme se sent comme un poisson dans l’eau. « On a très vite accroché, raconte Julien Bayou, l’un des fondateurs de Jeudi Noir en 2007. Elle était totalement dans l’esprit. Elle avait un plaisir naturel à le faire. C’était super important pour nous, ce bonheur de s’engager. » Au fil du temps, la jeune boute-en-train va même être affublée d’un surnom – légendaire ou pas – de « Funky Karima ». « On était une bande, confie l’intéressée. Mais attention ! Derrière le Champomy et les confettis, il y avait un travail de fond. On alertait sur des sujets importants qui touchent notre génération : le logement, les stages, la précarité... » Un exemple : quand elle remet un « diplôme de fils à Papa » au fils du président Sarkozy au sein du collectif éphémère Sauvons Les Riches, c’est pour dénoncer « un scandale de népotisme ». Après avoir été élue, la jeune politique gardera le goût et les réflexes d’un certain militantisme joyeux. Lors de son élection au Parlement européen, elle convainc Daniel Cohn-Bendit et José Bové de porter des t-shirt « Stop Barroso » pour protester contre le mandat très libéral de l’ancien président de la Commission européenne. Lors des discussions sur le paquet climat, elle fait construire une statue de glace de deux mètre sur trois, qu’elle laisse fondre dans le hall d’accueil du Parlement. D’un large sourire, elle scrute la Seine par la fenêtre du bureau en déroulant le fil de ses souvenirs puis – décidemment - fronce les sourcils et reprend avec un sérieux implacable : « Ce ne sont pas que des "coups". Je ne suis pas passée par l’école du MJS (Mouvement des Jeunes Socialistes, ndlr). Je ne suis pas là pour coller et tracter. Je fais partie de la génération des réseaux sociaux, d'une autre forme d'engagement. Je veux militer en me faisant plaisir. » 

« Je ne serai pas seule »

Elle l’assure, ce n’est pas fini. D’ailleurs, la dernière ne remonte pas à si loin. Lors du scandale Volkswagen, en plein salon automobile, elle balance à son équipe qu’elle veut ouvrir une Commission d’enquête contre la marque de voitures allemandes. Son équipe panique mais Karima Delli s’en moque. Elle ira jusqu’au bout, se battra contre les Allemands de son propre groupe et lancera une pétition citoyenne qui récoltera 150 000 soutiens au bout de 24h. Suffisamment pour débouler dans le bureau de Guy Verhofstadt (président des Libéreaux-Démocrates au Parlement, ndlr) et exiger l’appui de son groupe. « Je lui ai dit que s’il ne faisait rien, il serait responsable du plus grand cancer de demain, précise-t-elle, une nouvelle fois morte de rire. Je ne me serai jamais permise ça auparavant. Mais là ça va hein, je suis députée. On est au même niveau ». Elle marque une pause : « Ce truc de ne rien lâcher, je ne sais pas d’où ça vient. Je suis la neuvième de la famille, donc sur un terrain de foot, je serais l’attaquante ».

Aujourd’hui, « ce truc » lui permet de tisser l’étoffe d’une candidate crédible. « Elle est jeune, elle a la pêche, elle ne vient pas du 16ème arrondissement. Elle n’a peur de rien et ces actions militantes, publiques lui donne un enthousiasme certain. Franchement, c’est sympathique de voir ça en ces temps de morosité ambiante et de combinaisons politiques », abonde Marie-Christine Blandin. Pour Julien Bayou, elle ne représente ni plus ni moins que le futur de la politique, celui « d’une génération qui vit les problèmes qu’elle dénonce ». Quand bien même, s’il y a bien une chose que Karima Delli déteste, c’est la cuisine interne des partis. Le genre de logique tacticienne qu’ils l’ont réveillée en sursaut du rêve qu’elle était en train de vivre chez EELV. « En 2009, après les Européennes, on marchait sur l’eau. On a fait 20%, le parti était au top. On était une équipe et moi qui étais seulement quatrième de liste, j’ai été élue grâce à ça. Puis après, on est entré dans des luttes de pouvoirs intestines... », dit-elle amèrement. Les Dany, Eva ou José ont laissé la place aux jeunes– Jean-Vincent Placé, Cécile Duflot, Emmanuelle Cosse – blindés d’ambition mais apparemment peu concernés par l’altruisme. « Aujourd’hui, les membres s’étonnent qu’on soit crédités d’1%. Mais moi, je connais les responsables : c’est l’équipe dirigeante de mon propre parti ! », explose-t-elle en tapant sur la table.

La « fille du nord », comme elle aime le rappeler en buvant son café au lait, respecte trop la politique pour qu’elle la fasse tomber dans le côté obscur des arcanes du pouvoir et de ses portes closes. Elle le sait car, pour elle, ces portes se sont ouvertes d’un seul coup. Sans qu’elle n’ait eu grand-chose à faire. « Jusqu’à un certain point, j’étais peut-être insouciante. Tout ce que je recevais de la politique, je le prenais naturellement. Je vivais un rêve éveillé. » Ce rêve, elle le raconte dans un livre – La Politique ne me fait pas perdre le Nord – où elle retrace son parcours hors-norme de son quartier de Tourcoing jusqu’à l’hémicycle du Parlement européen. Dans un rare exercice de transparence, ce livre offre aussi une histoire comme on aime les raconter avec émotion dans certaines feel-good movies à la française. « Plutôt que de m’apitoyer sur mon sort, je préfère mettre en avant mon parcours singulier et mes origines populaires dont je suis fière », écrit-elle dans son livre. Son père qui croit à une plaisanterie lorsqu’elle lui annonce qu’elle est élue députée européenne, sa famille qui surgit « en tenue de soirée » au Parlement européen pour sa première sont autant d’anecdotes qui servent la narration d’une belle histoire. Jusqu’à la caricature ? « Franchement, que les gens pensent ça, ça ne me fait ni chaud ni froid, rétorque-t-elle. J’ai déjà été qualifiée de "miracle sociologique" par un de mes profs. Je suis très à l’aise avec mes origines. Je le dis et je le redirai. Je suis fière et émue aujourd’hui, comme je l’étais hier quand j’accompagnais mon père à l’usine. »

Portée par un « optimisme décomplexé », la candidature de Karima Delli dans cette primaire des écolos qui sent le souffre est donc aussi celle du dépassement, à la fois politique et personnel. « Quelque part, je m’en moque. Je n’ai pas d’ambition personnelle, j’en ai pour la planète. » Comprendre : si elle est là, c’est pour porter une question littéralement vitale pour les Européens. Loin de sa petite personne mais proches des petites choses qui lui font comprendre qu’elle est dans le vrai : « l’engagement bénévole en nette augmentation chez les jeunes ou le carton des films de solution comme Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent ». Elle a aussi compris que la traduction politique de ce mouvement écolo ne pourra être incarnée par une seule et même personne. « La démarche personnelle, je ne la connais pas. J’ai toujours travaillé en collectif. Je ne crois pas en l’homme ou à la femme providentiel. Si je fais de la politique, c’est pour faire de la co-construction. » Lorsqu’on lui demande, du coup, ce qu’elle fait là, dans une primaire qui est l’incarnation de l’affrontement, elle balaie la question d’un revers de main, manque de renverser son café et dessine un dernier grand sourire : « Je vais vous faire une confidence. Un journaliste m’a un jour demandé comment je verrai ma photo à l’Élysée si je suis élue président de la République. Je lui ai répondu que, dessus, je ne serai pas toute seule ».