Politique

Kadhafi, Tito et l'OTAN: les répercussions de la crise libyenne dans les Balkans

Article publié le 4 avril 2011
Article publié le 4 avril 2011
Les comparaisons ne manquent entre la guerre en Libye et la crise des Balkans des années 90, qu'elles viennent de Barack Obama ou émergent du camp des sceptiques qui voient l'intervention militaire de l'OTAN en Libye d'un mauvais œil. Les puissances occidentales réutilisent en effet le même argument humanitaire qui avait alors servi de justification en Serbie. La comparaison va-t-elle plus loin ?
Récit de double discours et de jeux politiques quand la météo est à l'averse de bombes.

Les réussites des révolutions tunisienne et égyptienne ont créé de nouvelles espérances chez de nombreux mécontents dans d'autres pays. Parmi les observateurs de l'actualité balkanique, certains se sont pris à imaginer qu'à Sarajevo, Belgrade, Zagreb, Pristina, ou Podgorica, l'effet boule de neige pourrait avoir lieu. Les personnes investiraient la rue pour exiger le changement. Mais la troisième révolution, la libyenne, s'est transformée en guerre civile et semble sur la bonne voie pour finir en un terrible désastre, avec Kadhafi d'un côté qui défend bec et ongle son trône et une intervention étrangère de l'autre, aussi rapide qu'incertaines dans ses motivations. L'illusion d'un changement par le bas s'est évaporée en un battement de cil.

Ne pas reproduire ce qui s'est passé dans les Balkans

Contrairement à l'Afghanistan et l'Irak, il s'agit de la première guerre non héritée pour Barack Obama.Dans les semaines qui ont précédé le début des bombardements internationaux, on a commencé à définir des arguments pour justifier la décision du Conseil de Sécurité de l'ONU. Parmi ses 15 membres, cinq se sont abstenus, et le reste, parmi lesquels la Bosnie-Herzégovine, a voté pour la résolution, autorisant « les mesures nécessaires » à la défense de la population civile, afin de donner une réponse à la « demande légitime du peuple libyen ». L'objectif a été résumé en quelques mots par la président étasuniens et Prix Nobel de la paix Barack Obama : « Éviter que ne se répète ce qui s'est passé dans les Balkans dans les années 90. »

Les jours suivants, l'intervention des alliés contre la Libye à peine commencée, une douzaine de belgradois manifestaient pour montrer leur solidarité avec le peuple libyen. C'est que les Serbes se souviennent très bien qu'ils ont été deux fois les cibles des bombes de la coalition internationale, qui tombèrent sur des ponts, tunnels et usines, jusqu'en dans le centre des villes, et qui firent des centaines de « victimes collatérales ».

Quand Kadhafi était l'ami de Milosevic...

Dans les Balkans, la question libyenne ne laisse personne indifférent. Les relations entre cette région et le régime de Mouammar Kadhafi ont évolué au gré des évolutions de la politique internationale. Il a d'abord été un sérieux allié de Tito au sein du Mouvement des pays non-alignés. Durant les années 80 et 90, comme chef de file de l'antiaméricanisme, Kadhafi a fait sienne la maxime « l'ennemi de mon ennemi est mon ami » et a soutenu ouvertement Slobodan Milosevic. La Libye a apporté une aide humanitaire à la Serbie après la fin des opérations des forces alliés en 1999 et, peu après, le dictateur libyen a reçu de la part de Milosevic la « Grande étoile de Yougoslavie », haute reconnaissance yougoslave.

Kadhafi, qui en 1970, s'est marié avec une femme originaire de la ville bosnienne de Mostar, a toujours su cultiver de bonnes relations avec les pays des Balkans. Hormis sa relation avec la Serbie, la Libye a été le premier État africain a reconnaître l'indépendance de la Croatie, pays avec qui le président Kadhafi a maintenu un fort lien d'amitié, non sans controverse (le président Stjepan Mesić s'est notamment rendu à Tripoli à trois reprises). Croatie, Serbie, Bosnie-Herzégovine… Depuis que la communauté internationale a oubliée les péchés de Kadhafi, tous les pays des Balkans ont établi des relations avec la Libye, à partir du moment où celle-ci s'est déclarée « en guerre contre Al-Qaida », après les attentas du 11 septembre 2001, et a payé une indemnisation de quelques millions pour l'attentat de Lockerbie.

...Et que le président kosovar dansait pour lui

Le Kosovo est le seul a avoir eu de graves désaccords avec la Libye, et il semble que le nouveau président kosovar, Behgjet Pacolli, ait été humilié lors d'une récente visite dans la jaima (tente libyenne) de Kadhafi, où il s'était rendu pour demander la reconnaissance de l'indépendance de son pays. Non seulement la délégation kosovare n'a pas atteint son objectif, mais il lui a été demandé de chanter et danser pour satisfaire les excentricités du président libyen !

Les alliés ont commencé a bombarder la Libye sans en prévoir ni résultats ni plan de secours. Après des tergiversations, l'OTAN a pris les rênes de la mission, mais l'avenir de Kadhafi et l'armement des insurgés continue de faire débat.

Les membres de la Ligue Arabe, l'Inde et la Chine sont de plus en plus critiques sur ces bombardements

Maintenant que Kadhafi est redevenu le mouton noir, les gouvernements des Balkans continuent leur partition et ont montré leur soutien à l'intervention internationale. Les coût de la crise sont importants pour eux : des dizaines d'entreprises balkaniques sont installées en Libye. Les seuls bosniens ont contracté pour milles millions d'euros avec les pays nord-africains, surtout dans les secteurs du génie civil, de l'équipement et de l'énergie. Plusieurs citoyens bosniens ont été blessés depuis le début de la crise, et des milliers de travailleurs de la région ont du se déplacer.

Comment renier un ancien créancier ?

La crise libyenne a eu d'autres effets inattendus et virant parfois au grotesque. Comme le discours du ministre serbe de la Défense, qui a catégoriquement nié la participation des forces aériennes serbes aux attaques des insurgés. Mais la situation la plus embarrassante est sans aucun doute celle vécue par la communauté islamique de Sarajevo. Celle-ci a applaudi récemment la donation de 5 millions de dollars par Kadhafi pour la construction du splendide siège de la communauté. En signe de remerciement, le leader spirituel Mustafà Cerić a décidé d'honorer Kadhafi au sein du nouvel édifice. Aujourd'hui, il se trouve face au même dilemme qu'a dû affronter le directeur de la London School of Economics : que faire du million que la Libye a envoyé début février ? Le bureau bosnien du Comité Helsinki des Droits humains a déjà demandé sa restitution.

Mais la population de Sarajevo ne montre pas un grand intérêt pour ces évènements. Dans la capitale bosnienne, les personnes assistent incrédules à l'enchaînement de faits considérés vus comme la démonstration du cynisme proverbial dont savent faire part les puissance occidentales. Quand il avait fallu attendre plus de trois années pour voir une intervention internationale en Bosnie-Herzégovine, il n'aura fallu qu'une semaine pour décider d'une intervention en Libye. A Sarajevo, on est pas disposés à faire des comparaisons comme celle d'Obama, surtout quand on sait qu'ici, il n'y a pas de pétrole.

Cet article a été publié à l'origine sur le site Balkanidades.com

Photo: Une : No Man's Land/Imdb ; (cc) Obama: Mr. Wright/flickr ; (cc) B.R.Q/flickr