Politique

Juncker : Jean-claude dure (1ère partie)

Article publié le 17 juillet 2014
Article publié le 17 juillet 2014

Jean-Claude Juncker a été élu au Parlement européen avec une majorité sans confort, obtenue sans enthousiasme particulier ni tumulte. Les eurodéputés ayant conscience de voter plus pour entériner la démocratisation des institutions européennes que pour l’homme. Parfait inconnu pour la plupart des citoyens, à l’instar de ses prédécesseurs, le Luxembourgeois mérite un portrait à grands traits.

« Six rai­sons pour les­quelles il est l’homme le plus dan­ge­reux d’Eu­rope » ti­trait le Sun, il y a quelque temps déjà, au sujet du nou­veau lo­ca­taire du Ber­lay­mont. Outre-Manche, Jean-Claude Jun­cker a eu cer­tai­ne­ment en Eu­rope la cou­ver­ture mé­dia­tique la plus en­fié­vrée quant à sa can­di­da­ture au poste de pré­sident de la Com­mis­sion eu­ro­péenne en fai­sant l’ob­jet de toutes les in­di­gna­tions, fan­tasmes et pho­bies : fei­gnant, al­coo­lique, fu­meur, fils de col­la­bo'­, in­tri­gant des cou­loirs de l'Union eu­ro­péenne, voire de Bil­der­berg (club très fermé de di­plo­mates, po­li­tiques ou per­son­na­li­tés in­fluentes, ndlr)… au­tant d'inep­ties aux re­lents ca­lom­nieux qui montrent com­bien le Luxem­bour­geois reste mé­connu hors du Grand-Du­ché.

Re­cord de lon­gé­vité

« Le pou­voir est l’aphro­di­siaque su­prême », di­sait Henri Kis­sin­ger. Une dé­cla­ra­tion que ne dis­cu­te­rait peut-être pas Jean-Claude Jun­cker, eu égard à son long par­cours po­li­tique. À 59 ans, le Luxem­bour­geois a en effet plus de qua­rante ans de car­rière po­li­tique der­rière lui, trente ans d’ex­po­si­tion pu­blique, dix ans dans les hautes sphères eu­ro­péennes. Conser­va­teur hy­bride, eu­ro­péiste convaincu, à la fois par­ti­san de l’aus­té­rité et dé­fen­seur de la cause grecque face à la vin­dicte al­le­mande, porte-dra­peau du se­cret ban­caire, et der­niè­re­ment pour l’ins­tau­ra­tion d’un sa­laire mi­ni­mum eu­ro­péen, le Luxem­bour­geois semble ne pas être un idéo­logue, mais plu­tôt un fin « prag­ma­ti­cien », ha­bi­tué des noc­turnes in­trigues de cou­loirs, des na­vettes entre l’Al­le­magne et la France, des com­pro­mis ar­ra­chés à l’aube.

À l’ins­tar de son pré­dé­ces­seur, le Por­tu­gais José Ma­nuel Bar­roso, qui était, lors de la ré­vo­lu­tion des œillets en 1974, le pré­sident des étu­diants maoïstes, Jean-Claude Jun­cker a fait ses pre­miers pas dans la po­li­tique par la pe­tite lu­carne de la gauche ra­di­cale, les trots­kistes. « À 17 ans, en pleine ré­bel­lion, je flir­tais avec la IVe In­ter­na­tio­nale et j’ex­pli­quais à mon père et à ma mère que la vie bour­geoise, à mes yeux, ne re­pré­sen­tait rien du tout », ex­pli­quait-il, il y a quelques an­nées, à un jour­nal luxem­bour­geois.

Entré en 1974 au Parti po­pu­laire chré­tien so­cial (CSV), il fait son ar­ri­vée au gou­ver­ne­ment luxem­bour­geois à seule­ment 28 ans. Il est alors se­cré­taire d’État au Tra­vail et à la Sé­cu­rité so­ciale, ce qui fait de lui l’un des plus jeunes mi­nistres d’Eu­rope. En 1984, il est élu pour la pre­mière fois à la chambre des dé­pu­tés et est nommé mi­nistre du Tra­vail et mi­nistre dé­lé­gué au Bud­get. Son gou­ver­ne­ment, alors sous la fé­rule de Jacques San­ter – par ailleurs an­cien pré­sident mal­heu­reux de la Com­mis­sion – doit faire face à l’af­faire des po­seurs de bombes, l’af­faire Bo­me­leeër, qui a fait trem­bler le Luxem­bourg de 1984 à 1986 et dont le mys­tère n’a ja­mais été dis­sipé de­puis lors. En 1995, M. San­ter al­lant à la tête de la Com­mis­sion, il est nommé Pre­mier mi­nistre par le grand-duc Jean. Pour au­tant, il conti­nue de gérer le por­te­feuille des Fi­nances et du Tra­vail et, à ce titre, est consi­déré comme l’ar­ti­san de l’opa­cité ban­caire dont est ré­gu­liè­re­ment ac­cusé son pays.

Le sur­vi­vant de maas­tricht

Sur­tout, dé­tail qui a son im­por­tance au vu du poste qui lui in­combe, M. Jun­cker est un vé­té­ran de la construc­tion eu­ro­péenne au car­net d’adresses bien rem­pli. Il est d’ailleurs le seul à avoir as­sisté à la ra­ti­fi­ca­tion du traité de Maas­tricht en 1992. À l’époque, il par­ta­geait la plume aux côtés no­tam­ment de Fran­çois Mit­ter­rand ou Hel­mut Kohl, ai­mant ainsi dé­cla­rer à ce pro­pos : « l’euro et moi, sommes les seuls sur­vi­vants du traité de Maas­tricht ». Il peut, en un cer­tain sens, s’en­or­gueillir d’avoir contri­bué à la réa­li­sa­tion du pro­jet : « l’homme des mis­sions im­pos­sibles » selon Le Fi­garo, cer­tai­ne­ment ad­mi­ra­tif, a été un mé­dia­teur cru­cial entre l’Al­le­magne, la France et le Royaume-Uni. Il a été en outre l’ins­ti­ga­teur du fa­meux prin­cipe « d’op­ting-out », qui consa­cra le prin­cipe de l’Eu­rope à la carte et l’en­ter­re­ment dé­fi­ni­tif d’une in­té­gra­tion ho­mo­gène.

En 2005, fort de son an­cien­neté et de son ex­pé­rience, il est ca­ta­pulté pré­sident de l’Eu­ro­groupe, ins­ti­tu­tion qui ras­semble les mi­nistres des Fi­nances de la zone euro, à la tête de la­quelle il sera ré­gu­liè­re­ment re­con­duit, et ce, du­rant toute la crise éco­no­mique qui frappa et trans­fi­gura l’Union. Ainsi, selon ses dires, il au­rait par­ti­cipé à pas moins de 120 som­mets eu­ro­péens du­rant sa car­rière dans les ar­canes de l’Eu­rope.

Quelques an­nées plus tard, 2013 sem­blait de­voir mar­quer le dé­clin de l’homme po­li­tique. Son man­dat à la tête de l’Eu­ro­groupe pre­nait fin, et le Luxem­bour­geois lé­guait son siège au Néer­lan­dais Je­roen Di­js­sel­bloem. Peu après, le 11 juillet 2013, il dé­mis­sion­nait au bout de 18 ans de règne à la tête de la cité État, suite à une sombre af­faire d'es­pion­nage à grande échelle de ses conci­toyens par ses ser­vices de ren­sei­gne­ment.

Et pour­tant, un an plus tard, le 15 juillet, can­di­dat de tête de liste du Parti po­pu­laire eu­ro­péen, pre­mier parti en termes de sièges au sein du par­le­ment eu­ro­péen, il est élu à la suc­ces­sion de José Ma­nuel Bar­roso. Un nou­veau cha­pitre de sa longue vie po­li­tique peut alors s’écrire en même temps que celui de l’Union eu­ro­péenne. Mais au-delà de l’homme po­li­tique, qui est Jean-Claude Jun­cker ?

Jean-Claude Jun­cker face à Ma­rine Le Pen, hier, lors de son élec­tion de­vant le Par­le­ment eu­ro­péen.

Re­trou­vez très pro­chai­ne­ment la deuxième par­tie de notre por­trait consa­cré à Jean-Claude Jun­cker.