Politique

José María Gil-Robles: «L’Europe a toujours été conservatrice»

Article publié le 8 juin 2011
Article publié le 8 juin 2011
15 années passées à Bruxelles en tant qu’eurodéputé (1989-2004) dans les rangs du PPE (parti conservateur) et comme Président du Parlement de 1997 à 1999 : José María Gil-Robles connaît les institutions comme sa poche. Pour cafebabel.com, il revient sur la « révolution espagnole », la crise, l'impossible politique extérieure européenne et l'avenir de l’Union.

« Caen piedras » (« Il tombe des pierres »), dit-on à Madrid les rares fois où il grêle. Je dois rejoindre l’autre côté de la ville et je suis terriblement en retard. En général, ce sont les interviewés qui arrivent en retard. Pas le contraire. Une heure de retard. Honteuse et un peu angoissée, je sonne. José María Gil-Robles m’ouvre. « Tranquille, me dit-il, j’imaginais que vous seriez retardée avec ce déluge. »

« La nouveauté c’est ce que toi tu peux faire de l’Europe »

La maison n’est pas grande. Les meubles sont anciens et des livres en langues variées campent sur les étagères de la bibliothèque. L’ambiance est austère mais simple. Je commence par lui demander son avis sur le mouvement du 15 mai (rebaptisé 15M) et sur sa contagion à travers toute l’Europe. « C’est un phénomène passager », me répond-t-il, avec le calme et la spontanéité qui le caractérise, « ces manifestations sont fascinantes parce que d’un côté elles sont spontanée, mais d’un autre elles ont un problème : un manque de concret, elles n’ont pas une identité claire. » Cela me surprend. Je pensais que cette accumulation de manifestations, prolongée pendant des semaines sur toutes les places espagnoles et symbolisée par le campement de la Puerta del Sol dans la capitale, aurait été le prélude à un mouvement européen générationnel.

 Gil-Robles : "Ces manifestations sont fascinantes parce que d’un côté elles sont spontanée, mais d’un autre elles ont un problème..."

« Plus qu’un appel à l’Union européenne, il me semble qu’il s’agisse d’une sonnette d’alarme adressée à l’ordre social existant. Quelques-unes des propositions débattues sur les places sont les mêmes que celles du Parti socialiste européen, à la différence qu’elles présentent une dimension nationale, opposée à la globalisation. Il faut prendre deux choses en considération : tout d’abord, qu’un mal-être ne devient productif que s’il se transforme et donne vie à une solution alternative, parce que la nouveauté arrête vite d’être une nouveauté. Voilà pourquoi les médias en parlent. Avec le temps les gouvernements la prendront en compte, mais à condition que les assemblées populaires fonctionnent et apportent des alternatives crédibles, poursuit Gil-Robles. Dans un deuxième temps, il est nécessaire de considérer que l’Europe a toujours été conservatrice : la prise de la Bastille a été une révolution bourgeoise, par exemple, et mai 68 en est resté au stade de l’utopie. »

« Un hiatus entre les citoyens et une Union bureaucratisée »

« L’Europe vit dans la crise et ce sera toujours ainsi. »

Dans tous les cas, cette protestation de masse rappelle un problème qui est depuis toujours présent dans les démocraties occidentales : celui de la participation. Au niveau européen, il y a la perception d’un certain écart entre les citoyens et une Union bureaucratisée.

Gil-Robles affirme qu’il y a eu des propositions. « La vraie nouvelle du traité c’est ce que toi tu peux faire pour l’Europe, mais il faut être patient. Un processus de maturation de la conscience des Européens est en cours, l’Union européenne se trouve encore dans une phase adolescente, mais elle deviendra adulte et finira par devenir une union fédérale. » L'ancien président du Parlement européen se rappelle que lorsqu’il était jeune, il vivait une autre crise économique européenne, « qui a été réglée grâce à l’Union monétaire. Puis est arrivée la crise démocratique, endiguée grâce à la révision des traités et l’octroi de pouvoirs plus importants au Parlement. Maintenant nous vivons la crise de l’euro. L’Europe vit dans la crise et ce sera toujours ainsi. »

« Le poste d'Ashton revient à essayer de monter deux chevaux en même temps »

Nous sommes dans une phase de changement. Gil-Robles fait aussi des pronostics sur la politique extérieure européenne qui progresse péniblement et sur la révision des accords de Schengen. Ces derniers seront révisés sur trois points clés : « En renforçant Frontex, (Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures, ndlr), en suspendant les accords en cas d’imprévu et en promouvant un nouveau pacte de bon voisinage. » Toutefois, « Les instruments pour réaliser une politique extérieure commune n’existe pas encore », souligne-t-il.

D’après Gil-Robles, une politique digne de ce nom devrait prévoir au moins une armée européenne, mais les résistances sont encore nombreuses à toute proposition politique qui prétend à une réduction de la souveraineté. « Le poste occupé par Catherine Ashton (Haut représentant de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité) est un poste impossible, conclut l’ancien eurodéputé, c’est comme essayer de monter sur deux chevaux en même temps ». Mais le jugement est positif : « Elle est en train de faire un travail important avec la mise en mouvement du Service européen d’action extérieure, et elle vient d’ouvrir un bureau de l’UE à Benghazi, un geste de grand courage et d’espoir face aux caprices des acteurs nationaux de quelques pays membres. »

Photo: Une : (cc) Mataparda/flickr; #acampadasol (cc) Ratamala/flickr; Gil-Robles (cc)European Parliament/flickr