Politique

Italie : mais qui est vraiment « Renzusconi » ?

Article publié le 25 février 2014
Article publié le 25 février 2014

Après seule­ment dix mois, le Pre­mier mi­nistre En­rico Letta, a dé­mis­sionné. Mat­teo Renzi le rem­place. Il a sus­cité une im­mense vague d'op­ti­misme, mais ne né­gli­geons pas le fait que, comme ses deux pré­dé­ces­seurs, Renzi n'a pas été élu par le peuple ita­lien. Mais qui est vrai­ment ce nou­veau chef de file de Flo­rence que l'on appelle déjà « Renzusconi » ?

Le ser­ment des scouts amé­ri­cains est en­thou­siaste, pas­sionné et peut-être un peu naïf. « Je ferai de mon mieux pour ac­com­plir mon de­voir, pour Dieu et mon pays, dit-il, et pour tou­jours aider mon pro­chain, je serai fort men­ta­le­ment , éveillé, et droit ». Dans un an­cien épi­sode de Happy days, Fon­zie, avec la même rhé­to­rique claire et dé­ter­mi­née, a an­noncé : « tu n'es rien tant que tu ne fais pas ce que tu veux ». Dans ces deux cas l'op­ti­misme est pal­pable. L'éner­gie est presque conta­gieuse. La confiance en soi et l'es­prit d'ini­tia­tive sont as­so­ciés à une cer­taine suf­fi­sance que l'on pour­rait consi­dé­rer comme at­ta­chante ou in­sup­por­table. Une per­sonne qui in­car­ne­rait ces traits di­vi­se­rait sans aucun doute l'opi­nion et en­flam­me­rait le débat.

De Florence au « Renzisme »

Idéa­le­ment, les Ita­liens - qui ex­cellent pour se plaindre - ont do­ré­na­vant l'homme qu'il leur convient par­fai­te­ment. Cet hy­bride de scout et de Fon­zie se nomme Mat­teo Renzi, et lundi il est de­venu Pre­mier mi­nistre de l'Ita­lie. Bien que ce soit un re­mar­quable ex­ploit pour le jeune maire de Flo­rence - une ville re­la­ti­ve­ment pe­tite - on doit noter que l'Ita­lie est de­ve­nue cé­lèbre pour sa ca­pa­cité à avoir des Pre­miers mi­nistres non élus dont le tra­vail consiste à main­te­nir le pays à flot jus­qu'à ce que l'éco­no­mie s'amé­liore. Ber­lus­coni avait dé­mis­sionné du­rant son qua­trième man­dat en no­vembre 2011, et de­puis le pays a été té­moin d'un flux constant à la tête de l'État : Mario Monti, le tech­no­crate, Pier­luigi Ber­sani, chef du Parti Dé­mo­crate, qui s'est re­trouvé au coeur de la tem­pête après les élec­tions peu concluantes de fé­vrier 2013 et En­rico Letta, à qui l'on a de­mandé de fon­der une coa­li­tion pré­caire après le dé­part de Ber­lus­coni. Et main­te­nant donc, Renzi rem­place Letta. C'est le troi­sième Pre­mier mi­nistre en deux ans et demi qui n'a pas été élu par les ci­toyens.

Il y a plu­sieurs choses qui dif­fé­ren­cient Renzi de ses pré­dé­ces­seurs. Parmi elles, deux ont été gal­vau­dées au tra­vers de leurs in­ces­santes ré­pé­ti­tion dans les mé­dias : oui, il est « jeune », et oui, il est « am­bi­tieux ». À 39 ans, il peut déjà se van­ter d'avoir eu une sa­crée car­rière en tant que Pré­sident de la pro­vince de Flo­rence, maire de Flo­rence, et se­cré­taire du Parti Dé­mo­crate - sans ou­blier sa phé­no­mé­nale as­cen­sion de­puis une po­si­tion pro­vin­ciale jus­qu'à celle dont on parle le plus dans le pays. Son nom est as­so­cié à celui de l'exas­pé­ra­tion de l'élec­to­rat ita­lien qui a suivi des dé­cen­nies de do­mi­na­tion po­li­tique per­pé­trées par les mêmes res­pon­sables po­li­tiques. En 2012, Renzi sem­blait in­dif­fé­rent à gra­vir l'échelle po­li­tique et se concen­trait plu­tôt sur la ba­taille pour re­nou­ve­ler la classe di­ri­geante. Il ne fai­sait pas par­tie des fa­vo­ris et, sans sur­prise, il per­dit les élec­tions pri­maires du centre-gauche en dé­cembre 2012 . Mais, ré­tros­pec­ti­ve­ment, la dé­faite a été bé­né­fique : Renzi a été lar­ge­ment fé­li­cité pour avoir ac­cepté sa dé­faite avec grâce dans un pays où l'ob­jec­tion et la cri­tique sont la norme pour pra­ti­que­ment tout. Pen­dant un mo­ment, il est re­tourné dans sa chère Flo­rence, et a ré­sumé son ac­ti­vité lé­gère mais abon­dante sur Fa­ce­book et Twit­ter.

La tête de Letta

Et puis tout s'ac­cé­léra jus­qu'à au­jour­d'hui. Le flux sur les ré­seaux so­ciaux de Renzi s'est calmé ces der­nières se­maines, mais le pu­blic ita­lien s'est lâché dès qu'il a an­noncé son désir de dé­trô­ner Letta. Des com­men­taires sar­cas­tiques sont ap­pa­rus à coté d'ex­traits d'an­ciens en­tre­tiens dans les­quels Rezi avait dé­claré son sou­tien in­ébran­lable au Pre­mier mi­nistre. Cer­tains ont creusé pour re­trou­ver ses dis­cours dans les­quels il pro­met­tait de ne pas de­ve­nir chef de l'État. Cer­tains pen­se­ront que Renzi a enfin mon­tré son vrai vi­sage de vau­tour avide de pou­voir. Pour d'autres, il a donné les preuves de son am­bi­tion, de son ini­tia­tive aussi à un mo­ment cri­tique. La plu­part des gens se­couent juste la tête, ré­si­gnés, en at­ten­dant de voir si Renzi fera de vieux os dans un fau­teuil de Pre­mier mi­nistre qui de­vient vrai­ment mau­dit.

Le cœur de Renzi est pro­ba­ble­ment à sa place. Il est dé­ter­miné, éner­gique et sans aucun doute confiant pour réus­sir là où d'autres ont échoué : pré­ser­ver une ma­jo­rité fra­gile au Par­le­ment, qu'il aura à par­ta­ger avec l'hé­ri­tier de Ber­lus­coni, pen­dant qu'il chan­gera quelques lois im­par­faites et main­tien­dra l'éco­no­mie ita­lienne à flot. La cri­tique la plus in­is­tante dont il fait l'ob­jet ré­side dans sa rhé­to­rique fleu­rie et ses slo­gans ac­cro­cheurs qui ne l'ai­de­ront pas à gou­ver­ner un pays sur­passé par le chaos.

Ce­pen­dant, il n'en de­meure pas moins que Renzi devra prou­ver qu'il est plus qu'un Fon­zie pré­ten­tieux qui fonce la tête la pre­mière vers ses ob­jec­tifs, et que gou­ver­ner l'Ita­lie ne lui coû­tera pas sa santé ni sa froce mo­rale - ce qui est vrai­ment le risque des as­pi­rants Pre­mier mi­nistre. De­man­dez à Ber­lus­coni de vous par­ler des fêtes Bunga Bunga et des pro­cès mi­nables, ou re­gar­dez Letta qui semble avoir vieilli à la vi­tesse de la lu­mière ces six der­niers mois.

Étran­ge­ment, l'ar­gu­ment ma­jeur à la fois de tous ses dé­trac­teurs et de ses sup­por­ters est le même : Renzi est un pro­duit par­fait de son temps. Son côté cool, jeune et dé­ter­miné pour­rait se ré­vé­ler être aussi fra­gile que ses dé­cla­ra­tions ins­pi­rées ou les ha­sh­tags tels que « chan­geons l'Ita­lie en­semble ». Mais, jus­qu'à ce jour, c'est pré­ci­sé­ment cette vi­va­cité qui a at­tiré l'at­ten­tion de ceux qui, comme beau­coup d'entre nous, ont une in­quié­tante et courte pos­si­bi­lité d'at­ten­tion, contents de par­cou­rir les titres du jour, pré­fé­rant le sen­sa­tion­nel, le su­per­fi­ciel à une vraie sub­stance. Per­sonne ne sera cho­qué si Renzi donne la prio­rité au su­per­fi­ciel. Mais beau­coup se­ront agréa­ble­ment sur­pris si ce qui va émer­ger dé­montre, en fait, que Renzi tien­dra ses pro­messes mieux que ses pré­dé­ces­seurs, et qu'il pourra aussi tra­duire en ac­tion l'en­thou­siasme et la vi­va­cité qui l'ont conduit là où il est au­jour­d'hui.