Politique

Israël-Turquie : Les raisons de la colère

Article publié le 14 juin 2010
Article publié le 14 juin 2010
Après la mort de près d'une dizaine de citoyens turcs sur la « flotille de la liberté », le gouvernement turc a réagi avec force, qualifiant l'assaut de l'armée israélienne sur le bateau humanitaire de « terrorisme d'État » et rappelant son ambassadeur.
Selon le politologue turc Ekrem Eddy Güzeldere, l'État turc ne fait que suivre son opinion publique, dont l'antisionisme se change peu à peu en antisémitisme.

 La Turquie et Israël ont longtemps été considérés comme les figures de proue démocrates et séculaires du Proche-Orient, les rocs qui résisteraient ensemble à une tempête provenant d'un environnement non démocratique. Pourtant, les relations bilatérales se sont développées bien moins grâce aux forces pro-démocratiques qu’à celles de l’armée turque, qui dans les années 1990 a voulu parvenir à constituer un contrepoids face à la politique extérieure pro-musulmane d’Erbakan (parti de la prospérité). A l’armée succédèrent l'économie et l'économie touristique. Mais ces relations n'ont jamais été particulièrement appréciées par la population. L'opinion publique ne jouait jusqu'à récemment qu'un rôle minime dans la politique turque.

D'Israël à l'axe Syrie-Iran

C'est pourquoi certains interprètent la détérioration des relations turco-israéliennes comme une normalisation de la politique extérieure turque. Les attitudes de la population sont de plus en plus prises en compte et au lieu de n'avoir de bonnes relations qu’avec Israël, la Turquie essaie de développer de bonnes relations avec tous les autres pays du Proche Orient. Au cours de ce procédé, les vieux ennemis comme la Syrie et le nord de l'Irak sont devenus des alliés et l’Iran est devenu un partenaire privilégié sur les questions énergétiques. Des relations particulièrement étroites avec Israël sont donc plutôt dérangeantes, alors qu'un refroidissement des relations turco-israéliennes constitue presque un prérequis pour un rapprochement avec les pays arabes et l'Iran.

Deux poids, deux mesures

Après la fameuse  « one minute » de Davos l'année dernière, les relations ont atteint le niveau zéro avec les incidents du week-end. La Turquie peut donc de plein droit critiquer Israël pour la mort de neuf de ses citoyens, qui voulaient envoyer des provisions de secours dans la bande de Gaza. Coté turc, le ton est virulent. Il était même prévu d'envoyer des bateaux de guerre près de la côte israélienne. On a beaucoup parlé du prix qu'Israël aurait à payer. Il s'agit tout de même de vies humaines, des droits de l'homme, d'enfants et de civils innocents.

Et c'est exactement là que se situe le problème de la réaction turque. S'il s'agissait uniquement des droits de l'homme, pourquoi la protestation contre Israël est-elle si véhémente et martiale, alors qu'en même temps le génocide au Darfour est non seulement tu, mais que le président Omar el-Béchir obtient un laissez-passer avec la justification que « les musulmans ne peuvent pas commettre un génocide » ? S’il s’agissait seulement de l’amélioration des conditions de vie des enfants, pourquoi parallèlement des centaines d’enfants kurdes en Turquie sont-ils jugés pour avoir fait un signe de victoire lors d’une manifestation ou pour avoir jeté une pierre ? (les deux sont considérés comme geste d'appartenance à une organisation terroriste). Et alors qu'en juin 2009, la majorité des gouvernements réclamait une révision des résultats des élections en Iran, qui avaient visiblement été truqués, la Turquie félicitait l’Iran le soir même des élections. Il n’y eu pas non plus d’avertissement concernant le respect des droits de l’homme quand les manifestants iraniens furent battus et tués.

Dans sa critique d’Israël, le gouvernement turc n’est pas antisémite. On ne remet jamais non plus en question le droit d’Israël d’exister. Cependant au sein de la population, c’est justement là-dessus que la mobilisation fonctionne. L’ONG BAK (coalition pour la paix et la justice) appelle à la manifestation sous le slogan « Israël assassin », ce qui ne s’est jamais produit pour d’autres États. Et bien sûr on en revient à l’appel au boycott, le premier jour sur les produits israéliens, alors que le deuxième jour, une longue liste des entreprises à boycotter circula sur Internet. En première place de cette liste se trouvait Profilo et a la troisième Vakko, deux entreprises fondées par des citoyens turcs de religion juive. Le fondateur de Profilo, Cefi Kamhi, est également à l’origine de la fondation « 500 ans », qui fut créée en 1992, et qui rappelle 1492 aux juifs espagnols. De plus, il a été décoré de la croix fédérale du mérite et fut dans les années 1990 député au parlement turc. Si Profilo et Vakko se trouvent sur la liste, c'est que la devise du boycott a changé, passant des produits israéliens aux « produits des capitaux juifs ».

Vers une européanisation turque

Ces proliférations sont possibles, parce que la Turquie ne dispose pas des mêmes expériences historiques que la plupart des Etats de l’UE. La construction de l’UE fut aussi la conséquence d’un « plus jamais » qui conduisit à la réconciliation des ennemis jurés : l’Allemagne et la France, puis à l’unification d’une grande partie de l’Europe de l’ouest et qui continua à s’étendre vers l’Europe de l’est. La plus grande catastrophe de la deuxième guerre mondiale fut l’anéantissement des juifs européens par l’Allemagne nazie. Ce grand crime n’est pas seulement une partie de la conscience allemande, mais également de celle de toute l’Europe. La Turquie, retenant la leçon de la désastreuse prise de partie pendant la première guerre mondiale est restée neutre pendant la seconde. Elle avait certes un traité d’amitié avec l’Allemagne jusqu’en 1944 mais fut en grande partie épargnée par les désastres de la guerre, et par conséquent de l’élimination des juifs. A cela s’ajoute que l’idéologie officielle se définit en soi comme non raciste et anti-antisémite et que le dépassement du côté sombre de l’histoire turque n’a été instauré que durant ces 6 dernières années.

L'européanisation de la Turquie passe donc par l'inclusion de cette partie de l’histoire européenne, celle de l’Holocauste et des conséquences de la seconde guerre mondiale, comme un aspect de son propre passé. Le pays doit aussi reconsidérer sérieusement son propre passé, y compris le traitement des minorités. Cela permettrait que, dans la critique envers Israël, qui est légitime et indispensable en soit, les propos antisémites haineux soient réduits et que les accusations de violation des droits de l’homme ne concernent pas uniquement « l’Etat juif » mais également les voisins musulmans arabes.

Le politologue Ekrem Eddy Güzeldere est analyste politique à Istanbul.

©plasmastik/flickr