Politique

Igor Kolyapin, un Russe en Tchétchénie : « Qui s’engage est souvent en danger »

Article publié le 2 mars 2012
Article publié le 2 mars 2012
Un Russe sur cinq est victime de torture au moins une fois dans sa vie. Igor Kolyapin, président du « Comité contre la torture », défère de tels cas devant la justice. L’organisation de Kolyapin travaille aussi en Tchétchénie où elle fait partie des dernières ONG encore sur place.
Dans cette interview, il décrit la situation de la région et le travail difficile des militants russes pour les droits civiques.

cafebabel.com : Monsieur Kolyapin, votre « Comité contre la torture » est l’une des rares ONG qui travaille encore en Tchétchénie. Comment décririez-vous la situation dans le pays ?

Kolyapin : La Tchétchénie est un endroit dangereux, car en ce moment la République y est de fait gouvernée par des criminels. Les représentants politiques sont d’anciens opposants qui un jour ou l’autre ont basculé du côté des forces armées russes parce qu’on leur a offert de l’argent ou d’autres avantages. Et notre gouvernement leur a simplement délégué le pouvoir sur toute une région à des bandits qui font ce qu’ils veulent du pays.

cafebabel.com : Qu’est-ce que cela signifie ?

Kolyapin : Durant des années, ces hommes se sont battus pendant la guerre – et tout à coup ils se retrouvent politiciens. En chemin, ils ont oublié ce que signifiaient les droits de l’homme. Vous pouvez vous imaginer ce que ça signifie pour une République : qui contredit les autorités tchétchènes fait figure de criminel. Et qui est un criminel n’a droit à aucun procès. On l’emmène et il disparaît sans laisser de trace. C’est ainsi que fonctionne la justice tchétchène. Et le gouvernement russe le sait bien.

cafebabel.com : Comment pouvez-vous en être sûr ?

Kolyapin : Nous pouvons même le prouver : nous avons apporté des preuves juridiques de torture, d’enlèvements et même de meurtres. Et bien-sûr nous avons envoyé les documents au gouvernement russe : au parquet, aux dirigeants des partis et au président lui-même. Pas le moindre cas n’a été mis en examen.

Président du "Comité contre la torture"

cafebabel.com : Mais que gagne Moscou à semer le désordre dans l’État tchétchène ?

Kolyapin : La guerre est officiellement finie : la Russie a dû retirer ses troupes et ses panzers de Tchétchénie. Mais elle ne souhaite pas pour autant renoncer à son contrôle sur la région. Même le résultat des élections législatives de 2007 montre comme les deux gouvernements sont étroitement liés : le parti de Poutine, Russie unie, a obtenu 99 % des voix. Les gouverneurs de Moscou s’en sont occupés.

« Nos informations ne sont pas des informations. »

cafebabel.com : Comment le prennent les Tchétchènes ? Ont-ils l’espoir de pouvoir vivre un jour en paix ?

Kolyapin : Laissez-moi l’exprimer ainsi : pour pouvoir améliorer ce pays, on aurait besoin d’un dégel politique. Mais pour le moment le thermomètre politique indique plutôt -50 °C dans tout le pays.

cafebabel.com : Comment ressentez-vous cette glaciation politique ?

Kolyapin : Il suffit de regarder le journal télévisé le soir. Nos informations ne sont pas des informations. En Russie on ne parle pas des problèmes et on ne critique la ligne suivie par le gouvernement que lorsque c’est vraiment inévitable. C’est-à-dire lorsque tout le pays est, de toute façon, déjà au courant.

cafebabel.com : Comme pour les manifestations de protestation qui ont lieu depuis quelques mois dans toute la Russie.

Kolyapin : Les médias ne pouvaient pas taire cette atmosphère plus longtemps. Mais ils ne montrent pas toute la vérité. Les premiers rassemblements de l’année dernière ont été dispersés, les opposants battus et emprisonnés. On a voulu empêcher les personnes de manifester par tous les moyens, et leur faire peur. C’est ça le vrai visage de notre pouvoir. Qui s’engage est souvent en danger.

cafebabel.com : Cela vaut-il aussi pour votre organisation ?

Kolyapin : Jusqu’à maintenant nous avons toujours pu faire notre travail sans problème – jusqu’à il y a deux mois. Soudain, nos collaborateurs ont été arrêtés dans la rue, quelques médias nous ont accusés d’être des « agents de l’Occident ». Un collègue a été emprisonné jusqu’en janvier. On lui a pris son ordinateur portable ainsi que tous ses supports de données. Jusqu’à aujourd’hui nous n’avons encore reçu aucune explication officielle, et notre équipement ne nous a pas été rendu non plus. Beaucoup d’ONG vivent des choses similaires en ce moment. Je suis sûr que c’est lié à la campagne électorale.

cafebabel.com : Mais à qui cela profite-t-il de vous intimider ?

Kolyapin : Certains membres du système nous considèrent comme une menace. C’est ainsi que la démocratie est en Russie : à la télévision, Poutine tient de beaux discours sur la participation citoyenne. Mais en réalité on empêche la population d’intervenir sur le plan politique ou social.

cafebabel.com : Au sein de la population, le climat semble avoir changé dernièrement : des milliers de personnes manifestent chaque semaine pour des élections libres.

Kolyapin : Pourtant, les gens n’ont pas de réelle alternative à Poutine. Les élections n’ont pas lieu seulement le jour J. Elles commencent des mois avant, lorsque les partis se présentent, proposent un programme, nomment un candidat à la présidence… Et chez nous, il n’y a qu’un seul parti qui a eu le droit de faire tout ça : Russie unie.

cafebabel.com : Tout cela ne semble pas très optimiste. A quoi cela sert-il de s’engager en Russie malgré tout ?

Kolyapin : Il n’est jamais vain de s’engager pour une chose à laquelle on croit. Prenez par exemple notre organisation : nous n’avons pas réussi à faire renoncer la police russe à la violence, mais nous avons porté plainte et gagné plus de 70 cas. C’est pour cela que se battre vaut la peine. Et en ce qui me concerne, je ne peux tout simplement pas rester sans rien faire.

L'organisation est reconnue dans toute l'Europe. Mais pas en Russie.

cafebabel.com : Croyez-vous que la Russie pourrait devenir un jour une vraie démocratie ?

Kolyapin : Pour être honnête : pas tant que Poutine sera en fonction. Et il le restera - avec ou sans manifestations.

Photos : Une (cc)Boris SV/flickr: Texte: © publiée avec l'aimable autorisation dIgor Kolyapin