Politique

Identité européenne : moi d'abord, l'Europe après ?

Article publié le 26 mai 2014
Article publié le 26 mai 2014

L’Eu­rope a be­soin d’une iden­tité. Toutes les ana­lyses in­tel­lec­tuelles le disent. Notre au­teur a pour sa part choisi de battre le pavé à Stras­bourg et de phi­lo­so­pher avec des gens, des vrais, dans les cafés. Qu’est-ce que l’iden­tité eu­ro­péenne pour eux ? Parmi toutes leurs ré­ponses, on trouve un dé­no­mi­na­teur com­mun.

Chaque année, l’Union eu­ro­péenne de­mande à ses ci­toyens s’ils s’iden­ti­fient plus à leur pays ou à l’Eu­rope, le tout dans le but de bâtir une iden­tité eu­ro­péenne. Mais qu'est-ce que le mot « eu­ro­péenne » si­gni­fie exac­te­ment ? Et qu’en­tend-on par « iden­tité » ?

De nom­breux au­teurs tentent d'ex­pli­ci­ter ces deux termes via des es­sais longs comme le bras, mais ils se re­trouvent sou­vent à par­ler de dé­mo­cra­tie, de va­leurs com­munes, d’his­toire et par­fois même de chris­tia­nisme. Mais que disent les  « vrais » eu­ro­péens  lors­qu’ils n’ont pas sous le nez un ques­tion­naire à choix mul­tiples d’Eu­ro­stat ? Que ré­pondent-ils quand on leur de­mande pour­quoi ils se sentent ou non Eu­ro­péens ? Y a-t-il meilleur en­droit pour ré­pondre à ces ques­tions que Stras­bourg, « ca­pi­tale eu­ro­péenne » ?

Le so­leil brille sur la ville cet après-midi, et des ba­teaux-mai­sons sont amar­rés le long de l’Ill. Les bars et les cafés bordent la ri­vière, et, ins­tal­lés dans des chaises longues ou des ca­na­pés, des gens boivent, fument et ba­vardent. Juste à côté de moi se trouve une femme brune, la cin­quan­taine et lé­gè­re­ment en­ro­bée. Avec elle, sa mère, plus mince,  quelques rides et les che­veux blonds presque blancs.

Je pose avec beau­coup de pre­cau­tion une  ques­tion toute bête : « Est ce que Stras­bourg est une ville eu­ro­péenne ? » « Oui », me ré­pond-elle im­mé­dia­te­ment. Pour­quoi ? « Parce que des tou­ristes de tous les pays viennent ici, il y a des étran­gers par­tout », ré­pond la fille. Stras­bourg est bel et bien un haut lieu tou­ris­tique mais si les tou­ristes sont étran­gers à l'Union, com­ment peut-on par­ler d’une ville eu­ro­péenne ?

Eu­ro­péen, cet « autre moi »

« Je vois où vous vou­lez en venir, mais c’est dif­fi­cile de ré­pondre. Et puis de toute façon, ça veut dire quoi  'eu­ro­péen' ? », se ques­tionne-t-elle. C’est exac­te­ment ce que je me de­mande. Sa mère in­ter­vient et ex­plique qu’il s’agit de toutes les cou­tumes que par­tagent les Eu­ro­péens. D’ac­cord, mais quelles cou­tumes ? « Bonne ques­tion. » Elle n'en dira pas plus. Sa fille ajoute alors : « j’ai vécu quelques an­nées au Ca­nada, et je me suis vrai­ment sen­tie Eu­ro­péenne. Tout y est tel­le­ment dif­fé­rent. Quand je suis en Bel­gique, je suis Eu­ro­péenne. Mais quand je suis en France, je suis Fran­çaise ».

Les ré­ponses se suivent et se res­semblent. Une Russe ins­tal­lée à Stras­bourg m’ex­plique que dans son pays natal, elle est per­çue comme Eu­ro­péenne, mais qu’à Stras­bourg, on la voit avant tout comme Russe. La dé­fi­ni­tion du mot « Eu­ro­péen » semble être floue. Une sorte d’iden­tité que l'on en­dosse lors­qu'on quitte sa mai­son et sa culture. Cette iden­tité, c'est comme une façon de se dé­mar­quer. Il y a nous d’un côté, puis un « autre eu­ro­péen » .

Vous sen­tez-vous Fran­çaises avant Eu­ro­péennes ? Pour la mère et la fille in­ter­ro­gées plus haut, c'est « d’abord Fran­çaises ». Vous vous pré­oc­cu­pez d’abord des Fran­çais avant de pen­ser aux Eu­ro­péens ? « Oui », ré­pondent-elles du bout des lèvres. Dans cer­tains pays de l’est, des gens meurent de faim et vivent dans des bi­don­villes. Ne de­vrait-on pas se pré­oc­cu­per plus d’eux ? « Oui, je sais que ce n’est pas bien de pen­ser comme cela, mais des gens meurent aussi en France », ajoute la fille. Sa mère pour­suit : « bien sûr que l’on doit ré­flé­chir à l’échelle mon­diale, et dans cette op­tique, il faut pré­ser­ver les pays eu­ro­péens les plus faibles. On doit se ser­rer les coudes pour sur­vivre face à la Chine et aux USA ».

Et elle n’est pas la seule à pen­ser comme cela.

iden­tité na­tio­nale vs. iden­tité eu­ro­péenne

J’in­ter­pelle une jolie fran­çaise alors qu’elle dé­ver­rouille  le ca­de­nas de son vélo. Elle me dit qu’elle est pres­sée mais s’ar­rête pour ré­flé­chir à mes ques­tions. Comme sa com­pa­triote, elle me dit qu'elle se pré­oc­cupe en pre­mier lieu des Fran­çais, mais qu'il faut « aussi pen­ser aux autres ». Une bande de jeunes, dont cer­tains n’ont même pas 18 ans, prêtent une oreille at­ten­tive et tentent d’ap­por­ter leurs ré­ponses. En ré­sumé : « nos pa­rents nous ont aussi ap­pris ce que l’on doit pen­ser des autres eu­ro­péens ».

Au final, toutes les per­sonnes in­ter­ro­gées parlent d’une obli­ga­tion, « il faut », et non pas « on de­vrait ». L’Eu­rope n’est pas une af­faire de cœur, mais plu­tôt de tête. Ceux qui pensent « Eu­rope » sont prag­ma­tiques, sé­rieux, ra­tion­nels, et veulent en pré­ser­ver les bé­né­fices éco­no­miques. Peut-être que les ver­tus des Lu­mières ne sont pas si ti­rées par les che­veux fi­na­le­ment.

Quoi de mieux pour tes­ter cette hy­po­thèse que de lan­cer une dis­cus­sion au­tour de l’Eu­rope ? 12 de mes connais­sances, des jeunes adultes pour la plu­part, ont ré­pondu à mon in­vi­ta­tion sur Fa­ce­book et sont venus, un ven­dredi soir aux alen­tours de 20h, dis­cu­ter de l’Eu­rope au bar étu­diant le Cha­riot. Même pour les gens fa­mi­liers avec le sujet, le mes­sage reste le même : à l’ex­cep­tion de 3 per­sonnes (dont moi), tous s’iden­ti­fient d’abord à leur pays avant de s’iden­ti­fier à l’Eu­rope. J’avance alors une idée : peut-on par­ler de na­tio­na­lisme lorsque quel­qu’un s’iden­ti­fie d’abord à son pays avant de se dire Eu­ro­péen ?

Per­sonne ne ré­pond.

J’avais déjà posé la ques­tion quelques heures plu­s tôt alors que je dis­cu­tais avec d’autres per­sonnes à l’air im­por­tant au Pa­lais de l’Eu­rope, le siège du Conseil de l’Eu­rope. Un dé­lé­gué du Par­le­ment du Ko­sovo avait une ré­ponse toute prête pour moi : « ce n’est pas na­tio­na­liste, c’est égoïste. Mais tout le monde est comme ça, cha­cun se concentre sur lui-même avant de se pré­oc­cu­per des autres ». Au Cha­riot, la pre­mière ré­ponse ar­rive : « l’iden­tité n’a rien à voir avec le na­tio­na­lisme. Ce n’est pas parce que quel­qu’un se voit comme Fran­çais qu’il est for­cé­ment na­tio­na­liste. On ne peut par­ler de na­tio­na­lisme qu’à par­tir du mo­ment où on ex­clut les autres pays ». En d’autres termes, le na­tio­na­lisme est un pro­duit po­li­tique alors que l’iden­tité est plu­tôt cultu­relle.

Au­cune des per­sonnes pré­sentes ne sou­hai­te­rait voir une iden­tité eu­ro­péenne rem­pla­cer l’iden­tité cultu­relle de leur pays. En fin de compte, c’est jus­te­ment sa di­ver­sité cultu­relle qui fait l’Eu­rope. Ap­pa­rem­ment, pen­ser comme un Eu­ro­péen, c’est re­con­naître la mul­ti­pli­cité de nos dif­fé­rences, et peut-être même en être fier. « Unie dans la di­ver­sité » est, après tout, la de­vise de l’UE.

Pour­tant, au vu des conver­sa­tions que j’ai pu avoir dans la rue, il est clair que beau­coup d’Eu­ro­péens ne veulent pas for­cé­ment de so­li­da­rité. Ils en ont plu­tôt be­soin. Ils en­tre­tiennent une re­la­tion plu­tôt prag­ma­tique et ra­tion­nelle avec l’Eu­rope. Il s’agit plus de tête que de cœur. Il n’est pas ques­tion de pa­thos, de pa­trio­tisme et en­core moins d’amour. Pour être hon­nête, leur de­vise de­vrait plu­tôt être : « unis mal­gré nos dif­fé­rences ».

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale consa­crée à Stras­bourg et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet « EU-to­pia Time to Vote » ini­tié par ca­fé­ba­bel en par­te­na­riat avec la fon­da­tion Hip­po­crène, la Com­mis­sion eu­ro­péenne, le Mi­nis­tère des Af­faires étran­gères et la fon­da­tion EVENS. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles à la Une du ma­ga­zine.