Politique

Günther Oettinger : arrête-moi si tu peux

Article publié le 16 février 2017
Article publié le 16 février 2017

« Risquer gros ». Günther Oettinger est peut-être le politique européen qui incarne encore le mieux l'expression. Dans le viseur des associations de droits de l'homme pour des déclarations tour à tour racistes et sexistes, l'Allemand cultive depuis toujours une image de franc-tireur à qui, pour l'instant, tout réussi. Portrait d'un homme qui évite les balles.

Sur un fond lumineux éclairé au néon bleu, il porte une cravatte bleue criarde, un costume gris foncé et affiche une mine de mafieux sicilien. « Scène de crime à Bade-Wurtemberg ? » titrait le BILD, le quotidien allemand aux allures de tabloïd. Quand le portrait de l'ancien ministre-président a été dévoilé à la galerie des ancêtres de la Villa Reitzenstein - le siège du gouvernement du Land de Bade-Wurtemberg - un impact de balle encochait une partie de la toile.

Dessinée en haut à gauche, la trace est clairement mis en évidence. L'artiste Anke Doberaurer est connue pour ses fonds colorés mais elle vient de peindre son premier, et jusqu'à présent unique, impact de balle. « Nous sommes des cibles, nous sommes vulnérables », dit-elle pour expliquer son oeuvre. Et si l'artiste venait aussi d'exprimer la situation dans laquelle se trouve Günther Oettinger ? Un an plus tard, l'ancien ministre-président du Bade-Wurtemberg se trouve de nouveau sous le feu croisé de la critique en raison de ses propos homophobes, sexistes et racistes. Pour le moment, il tient bon. En début d'année, il s'est tranquillement glissé dans ses nouvelles fonctions de Commissaire au Budget et aux Ressources humaines à la Commission européenne.

 

Le franc populaire

Face aux tirs de l'ennemi, Günther Oettinger est connu comme quelqu'un qui « ne rate jamais une occasion de faire une boulette ». « Une kalachnikov », résume l'hebdomadaire Die Zeit. En octobre dernier, à l'occasion d'un discours donné devant une fédération de chefs d'entreprises à Hambourg, le Commissaire franc-tireur commence d'abord par évoquer « le mariage homosexuel imposé en Allemagne » qui n'est pourtant toujours pas adopté dans le pays. Puis, il émet des réserves sur les femmes qui travaillent et finit par lâcher ses coups en rafale : en racontant la réception de ministres chinois, il les qualifie de « bridés », d'« escrocs », « tous peignés de gauche à droite avec du cirage noir ». La prestation d'Oettinger sera filmée par un participant dans la salle. Une fois publiée, la vidéo provoque un tollé. Vraisembablement pas assez important pour qu'il daigne s'excuser. Le politicien attendra une semaine complète pour s'expliquer sur ses déclarations. En remettant le couvert. Pour lui, il a juste « parlé franchement ».

Günther Oettinger aime parler franchement. L'année dernière, au sujet de Frauke Petry, la leader du parti d'extrême-droite AfD, il répète qu'il « se tirerait une balle » s'il était marié avec elle. Qu'importe les conséquences, la femme du politicien, de 24 ans sa cadette, n'est pas vraiment active en politique et plus ou moins habituée à ce genre de sorties. Lors de la révélation de leur relation, il racontera au magazine Bunte qu'elle l'aime juste « un peu plus que son cheval ».

Les médias s'en donnent évidemment à coeur joie. Tous réagissent avec plus ou moins d'empathie aux impairs du Commissaire. Mais depuis peu, ce sont de nombreuses ONG qui s'indignent de ses propos tendancieux. Certains sont allées jusqu'à publier une lettre ouverte afin de protester contre la nomination de l'Allemand à l'un des portefeuilles les plus importants de la Commission européenne. Le texte souligne que c'est bel et bien au Commissaire chargé des Ressources humaines de montrer l'exemple. L'intéressé, lui, ne bronche pas. Le 9 janvier, juste avant sa prise de poste, il parvient sans ciller à apaiser les critiques lors de son audition devant le Parlement européen. La ligne de défense ? Toujours la même : « Je suis concis, correct mais toujours sous le feu de la critique ». Peu ou proue, les mêmes mots qu'il a utilisés lors de l'inauguration de son fameux portrait. 

L'Européen du terroir

L'impact sur la toile dessinée par Anke Doberaurer peut révéler une autre allégorie. Celle d'une carrière politique qui est partie comme une balle de revolver. Élevé dans une petite ville proche de Stuttgart, Günther Oettinger part étudier à 50 km de là, à Tübingen, très réputée pour son université. À la fin de ses études, le jeune diplômé en droit rentre au bercail pour suivre les traces de son père, expert-comptable, et devenir associé du cabinet dans lequel il travaille. À 21 ans, il adhère à la CDU et crée la Junge Union (organisation de jeunesse de la CDU/CSU, ndlr) dans sa ville natale. Sa trajectoire future ne connaît aucun accroc : élu au conseil municipal, puis au Parlement régional en tant que président du groupe de la CDU, il devient en 2005 le ministre-président de l'un des Land les plus riches de l'Allemagne : le Bade-Wurtemberg. 

L'attachement d'Oettinger à son Land d'origine en a fait ce qu'on appelle « un vrai Souabe », du nom de la région historique de l'Allemagne du sud. Même en tant que Commissaire européen, le Stuttgartois a toujours gardé un lien très fort avec son fief. Et au pays, on apprécie. « Oettinger n'est pas méprisant au point de ne pas saluer des gens peu connus, explique David Wagner, 25 ans, membre de la Junge Union depuis 2010. C'est avant tout l'humour d'Oettinger et le fait qu'il sache aussi rire de lui-même qui plaît aux jeunes de la CDU. Cette façon bien propre à lui de dire les choses est plutôt bien appréciée ici. Il a son propre caractère, il agit en étant sûr de lui, il est énergique et déterminé mais il n'est pas antipathique. En principe, la majorité des gens de la Junge Union et de la CDU ont une bonne image de lui. On le considère comme quelqu'un de très compétent et de pragmatique. »

Un discours en forme d'éloge qui cache aussi un crève-coeur. Depuis sa première nomination européenne en tant que Commissaire à l'Énergie en 2010, Günther Oettinger a laissé un vide dans la région. « Beaucoup, comme moi, regrettent qu'il soit parti à Bruxelles », confie David. D'autant plus que pour l'une des premières fois de sa vie, le « vrai Souabe » subit les vraies moqueries de son entourage. Loin de son auréole de ministre-président, on rit par exemple beaucoup de son niveau d'anglais dans la capitale belge. Le politique est surtout raillé sur Internet mais David Wagner ne cache pas qu'on rigole aussi sous cape à la CDU. « On se marre à cause de son anglais », avoue-t-il. Alors que ses discours hésitants font le tour de la Toile, celui qui n'a jamais quitté Stuttgart décidera de prendre ses critiques avec humour. « J'aurais pu dépenser de l'argent pour faire campagne et me faire connaître mais grâce à ça, j'ai gratuitement atteint un certain niveau de notoriété », souffle-t-il. La stratégie d'Oettinger prend désormais une dimension europénne : utiliser les critiques pour assumer une marque de fabrique.

Quand « Oetti » speaks english.

Des chants nazis et une bonne bouteille de Bordeaux

Il n'empêche. L'Allemand du sud n'a pas l'air de se sentir aussi à l'aise à Bruxelles que dans l'écrin de sa région natale. Les jeunes membres de la CDU racontent d'ailleurs qu'il rentre souvent pour respirer et se montrer lors du Mercredi des Cendres qui marque le début du carême, au congrès du parti ou à l'occasion des grandes campagne électorales. Son 60ème anniversaire, il l'a fêté à Bade-Wurtemberg auprès de ses plus fidèles collaborateurs en politique. Pour l'occasion, le parti lui a organisé une grande fête dont le coût a été estimé à 40 000 €. 600 invités du landerneau économique et politique étaient présents.

À Bruxelles, Oettinger a d'abord été Commissaire à l'Énergie avant de changer pour le portefeuille de l'Économie numérique qui ne l'a jamais vraiment passionné. Certains internautes militants ont très vite remis en cause ses compétences et se sont bien réjouis lorsqu'il s'et décidé à laisser la main. « Un soupir de soulagement passe par l'économie numérique », écrivait alors le magazine allemand spécialisé dans le digital, Gründerszene. Dans un tweet adressé depuis chez lui, Oettinger aurait dit qu'il préferait toujours une bouteille de Bordeaux à une connexion haut débit.

Cela dit, d'autres tiennent bon compte de son travail en tant que Commissaire à l'Énergie et saluent sa participation à la supression des frais de communication passés depuis un pays membre de l'UE sur les portables : le fameux roaming. David Wagner est toujours convaincu des compétences du politicien et lui fait confiance dans son nouveau poste au Budget et aux Ressources Humaines. « Il peut vraiment bien s'adapter aux sujets. Un Commissaire est entouré d'un groupe important de spécialistes ayant les compétences nécessaires. Son métier, c'est la politique. J'ai l'impression qu'il a un bon instinct et une bonne vision politique. Par ailleurs, il était ministre-président et dans ce cas, tu es forcément compétent pour tout. »

C'est exactement cette capacité d'adaptation que Jasmin (le nom a été changé, ndlr), ancienne membre de la CDU et de la Junge Union dans le Bade-Wurtemberg, n'apprécie pas chez Oettinger. « Personnellement, je le trouve antipathique. Il est mielleux, pas authentique et toujours très vague. Mais beaucoup de gens sont attirés par lui et savent composer avec lui », affirme-t-elle.

« Le fait qu'on puisse bien faire la fête et boire de la bière avec lui est très connu. Beaucoup raffolent des soirées avec Oettinger », continue Jasmin. Selon le magazine Stern, on aurait « plusieurs fois couché Oettinger dans son lit » après des soirées trop arrosées. Günther Oettinger serait même « un amalgame entre le dévoreur de dossiers et le fêtard » badine quant à lui le magazine de sa région natale, Südkurier. Tandis que, dans les médias, on spécule sur les traits de caractère de l'ancien minsitre-président, chez la Junge Union, on préfère vite clore le débat : « À la CDU il est respecté pour son assiduité ».

Cette assiduité remonte à ses années d'études à Tübingen en tant que membre de la fraternité d'étudiants « Landsmannschaft Ulmia ». Celle-ci se vante d'être la plus ancienne association étudiante de l'une des plus anciennes université d'Allemagne. En 2015, elle a fêté ses 100 ans d'existence. Seuls les hommes peuvent adhérer à l'association, en pratiquant le duel et en arborant une couleur particulière. Ces fraternités ne sont pas seulement critiquées pour être à l'origine de complots nationalistes souvent sexistes et racistes, des scandales ont aussi éclaté à plusieurs reprises par le passé. Auprès des étudiants de Tübingen, les fraternités des villas situées sur l'Österberg au-dessus de la ville, sont réputées pour leurs beuveries et leur penchant nationaliste. C'est d'ailleurs à l'une de ces fêtes qu'Oettinger aurait chanté le premier couplet de l'hymne national allemand, retiré depuis pour sa connotation nazie. En politique aussi, Oettinger s'est rallié à un club masculin qui lui procurerait des avantages : la CDU avait convié de nouvelles recrues prometteuses à un voyage au Venezuela et au Chili. Au dessus des Andes, ils s'étaient jurés de se soutenir mutuellement : un certain « Pacte des Andes » venait de naître.

« Des blagues sexistes moralement contestables »

Günther Oettinger n'a pas seulement appris à boire au sein de sa fraternité étudiante ou pendant sa période à la Junge Union. Il y a aussi forgé son franc-parler, signale Jasmin. Qu'il s'agisse d'une fête du vin, d'une soirée d'association ou d'une excursion, « les rencontres se terminaient la plupart du temps en beuverie et étaient principalement dominées par des hommes. Des blagues sexistes, moralement contestables étaient à l'ordre du jour. Soit les femmes participent, soit elles s'ennuient », enfonce Jasmin qui rajoute : « Au début, quand on est une jeune femme inexpérimentée, on ne remarque rien du tout de ce qui se dit. Il règne une bonne ambiance, on raconte des blagues et ma foi, on rit avec. » Le problème sexiste de la CDU n'a été révélé que bien plus tard grâce à la lettre ouverte de la berlinoise Jenna Behrends. Ni Jasmin ni David n'ont entendu explicitement des propos sexistes. Et finalement aucun d'eux n'a eu le plaisir de boire une bière avec Oettinger. Et David de minimiser : « De telles choses peuvent arriver de temps en temps autour d'une table mais on doit le voir différemment. Il ne s'agit pas ici d'un phénomène général mais d'un cas personnel ». Une manière de dire que Günther Oettinger peut encore éviter les balles.