Politique

Grande-Bretagne, Allemagne, Irak : Bienvenue à l’hôtel coalition

Article publié le 1 juin 2010
Article publié le 1 juin 2010
« Joker » en Grande-Bretagne ou vide du pouvoir en Irak, la coalition, un mode de gouvernement né d'une majorité insuffisante aux élections législatives, est un défi dans un pays comme dans l'autre. Parallèle entre l’une des plus grandes démocraties du monde et un État défaillant.

Décider quel coalition offrir à la Grande-BretagneL’Europe a assisté médusée à la panique qui a saisi la Grande-Bretagne au soir des résultats de l’élection générale du 6 mai 2010 qui a laissé le pays et son Parlement sans majorité absolue. Pour la majorité des États européens, former une coalition pour gouverner le pays est plutôt la règle que l’exception. La Grande-Bretagne s’est trouvée face à un choix très « européen » et a finalement pris une décision très « européenne ». Après des marchandages politiques nocturnes houleux, elle a d’abord envisagé la possibilité d’une coalition entre les deux perdants, une alliance « lib-lab », c’est à dire une alliance entre les démocrates libéraux et le gouvernement travailliste sortant. Réactions immédiates : l’éviction des vainqueurs par une coalition des perdants serait une caricature de la démocratie telle que les Britanniques la connaissent ! Quatre jours après les élections, c’est l’alliance des partis arrivés respectivement en première et troisième positions, les tories (le parti conservateur) et les lib dems, qui s’est donc imposée. Une coalition qui ne va pas de soit : la chose ne s’était pas produite au Royaume-Uni depuis la Seconde Guerre mondiale.

Koalition à l'allemande

Les préoccupations sont compréhensibles. Les coalitions sont la plupart du temps forcées. Angela Merkel le sait mieux que quiconque. Avec la Koalition qu’elle a dû former après l’échec de son parti (CDU) à obtenir la majorité absolue il y a six mois, la chancelière allemande a connu un nouvel échec le 10 mai lors des élections en Rhénanie du Nord-Westphalie, l’État le plus peuplé d’Allemagne. De mauvaise augure pour la jeune coalition au niveau fédéral. Les chamailleries internes entre conservateurs et libéraux allemands pour désigner un fautif démontrent combien ces petits arrangements peuvent être fragiles si les deux parties sont en désaccord sur les questions fondamentales, ce qui est le cas entre conservateurs et libéraux britanniques. L’un des principaux problèmes est bien entendu l’Europe. Les tories, eurosceptiques, soutiennent que si cela n’avait tenu qu’aux lib dems, la Grande-Bretagne aurait intégré la zone euro et qu’elle devrait aujourd’hui se porter garante de la Grèce aux côtés des malheureux Allemands. Ainsi vont les choses. Mais au-delà des divergences politiques et idéologiques potentiellement nuisibles, la situation est certainement meilleure qu'une alliance de perdants dans un pays qui avait choisi un autre représentant.

 Royaume-Uni – Irak : deux styles de coalition

La situation britannique n'est pas unique, ni cantonnée à un phénomène européen. Deux mois avant la Grande-Bretagne, l’Irak a en effet organisé ses propres élections législatives. Le Premier ministre sortant, Nouri al Maliki, s’est incliné devant l’ancien Premier ministre, Iyad Allawi. Le parti de Maliki, le Bloc irakien ou Alliance pour l’Etat de droit, a donc annoncé vouloir former une coalition avec le parti arrivé en troisième position, l'Alliance nationale irakienne (ANI, bloc chiite ami). Cette coalition dotée de 159 sièges n’aurait besoin que de quatre sièges supplémentaires pour pouvoir former un gouvernement et essayer de prendre le dessus sur Iraqiya (le Bloc irakien), le parti vainqueur d’Allawi. Au Royaume-Uni, une coalition « lib-lab » entre les démocrates libéraux (57 sièges) et les travaillistes sortants (258 sièges) n’aurait pas tout à fait obtenu la majorité parlementaire requise de 326 sièges. Cela n’aurait rien auguré de bon, à l'inverse du bloc chiite irakien.

On vous aide avec les prénoms...

 « Le faiseur de roi »

Le phénomène marquant de cette situation est que le parti arrivé en troisième finit « faiseur de roi » ; il est en effet placé dans une position où, en choisissant tel candidat plutôt que tel autre, il peut renverser l’ordre des choses. Dans le cas de la Grande-Bretagne, Nick Clegg s’en est sorti mieux que prévu en s’alliant avec le nouveau Premier ministre David Cameron, en dépit du score relativement décevant obtenu aux élections. En Irak, la clé du pouvoir se trouve entre des mains plus déconcertantes, celles de Moqtada al-Sadr, le chef religieux chiite radical et anti-occidental, membre éminent de l’ANI, le parti arrivé en troisième position, est également à la tête d’une milice religieuse armée impliquée dans des violences sectaires sanglantes. Mais alors que les deux faiseurs de roi avaient déclaré qu’ils ne participeraient pas à un gouvernement qui exclurait le parti vainqueur, seuls les lib dems sont restés fidèles à leur parole ; l’ANI a fait le choix inverse et s’est rallié au perdant.

Le syndrome de l’État en faillite

En-dehors de leurs croyances religieuses, les partis du nouveau bloc chiite n’ont pas beaucoup de points communs (Nouri Al-Maliki combattait encore récemment les milices d’al-Sadr). Le nouveau duo Cameron-Clegg ne porte certes pas non plus la marque du partenariat idéal. La comparaison n’est cependant peut-être pas très loyale : l’un des État est en faillite et doit combattre un terrorisme sectaire rampant tandis que l’autre lutte simplement contre une débâcle économique. Dans les affaires qui concernent chaque pays, l’un comme l’autre est extrêmement fragile, et dans un pays fragile, qui rêve d’une coalition fragile à la barre ? Un argument qui se vaut, mais qui n'efface pas qu'un gouvernement minoritaire est encore moins désirable qu'une coalition. En dépit des options similaires qui s’offraient à lui, le nouveau gouvernement britannique a pris sa décision en quatre jours alors que les négociations irakiennes se déroulent toujours à tombeau ouvert depuis le 7 mars 2010. Et si seule une décision « européenne » pouvait marcher en Irak ?

Photos : fille qui proteste à Londres pendant les négociations de coalition en Grande-Bretagne : ©lewishamdreamer aka cosmodaddy/ Flickr, Nick Clegg ©Presse-Papier/ presse-papier.over-blog.com/