Politique

Gouvernement Cameron : les ministres à l'abattoir

Article publié le 24 juillet 2014
Article publié le 24 juillet 2014

Le dernier remaniement de David Cameron s'apparente à un véritable carnage ministériel : exit l'homme blanc d'âge moyen, le parti s'est féminisé afin de dépoussiérer son image. Un bidouillage qui a mené à la nomination d'un eurosceptique aux Affaires étrangères, d’une ministre de l’Égalité contre l’égalité des droits, et d’une ministre de l’Environnement anti énergies vertes.

La presse a qua­li­fié ce re­ma­nie­ment de « mas­sacre des mo­dé­rés », ou en­core de « purge san­glante ». Pour ma part, j’aime ima­gi­ner une file de quin­qua­gé­naires issus de la pe­tite bour­geoi­sie blanche, tous ras­sem­blés contre leur gré, traî­nant les pieds d’un air ré­si­gné en di­rec­tion du 10 Dow­ning Street comme des co­chons iraient vers l’abat­toir. J’en ou­blie qu’un jour je de­vien­drai moi aussi un petit blanc quin­qua­gé­naire et bour­geois.

L’un d’eux a pour­tant échappé à la bou­che­rie : Phi­lip Ham­mond, nou­veau mi­nistre des Af­faires étran­gères et eu­ros­cep­tique as­sumé. Au QG des conser­va­teurs, on l’ap­pelle af­fec­tueu­se­ment « Big Phil ». Je n’ai pas pu confir­mer l'in­for­ma­tion concer­nant sa taille. À moins que ce sur­nom ne soit un hom­mage à son ho­mo­nyme, Big Phil Mit­chell, le per­son­nage dro­gué et al­coo­lique de la cé­lèbre série bri­tan­nique Eas­ten­ders. Phi­lip Ham­mond, lui, ne fume pas de crack. En re­vanche, il pré­co­nise la sor­tie du Royaume-Uni de l'Union eu­ro­péenne. On peut se de­man­der ce qui est pré­fé­rable : une per­sonne qui bous­sille sa santé en se dé­fonçant au crack,  ou un mi­nistre qui sou­haite sor­tir de l’UE, bou­sillant ainsi la santé de son pays tout en­tier ?

Aux yeux de David Ca­me­ron en tout cas, un fervent eu­ros­cep­tique se­rait la per­sonne idéale pour re­né­go­cier les termes de l’adhé­sion de la Grande-Bre­tagne à l’UE avant un ré­fé­ren­dum en 2017. Si l’on me de­man­dait mon avis, je di­rais qu’en­voyer Big Phil pour re­col­ler les mor­ceaux entre le Royaume-Uni et l’Eu­rope, alors que la si­tua­tion est déjà sé­rieu­se­ment en­ve­ni­mée, re­viendrait à uri­ner en plein mi­lieu d’un ou­ra­gan. Le chef du gou­ver­ne­ment bri­tan­nique s’est déjà at­tiré l’hos­ti­lité des di­ri­geants eu­ro­péens en s’al­liant au Pre­mier mi­nistre na­tio­na­liste d’ex­trême droite hon­grois Vik­tor Orban pour s’op­po­ser à la can­di­da­ture de Jean-Claude Jun­cker à la tête de la Com­mis­sion. Nom­mer un eu­ros­cep­tique en charge de la po­li­tique étran­gère re­vient à re­muer de nou­veau le cou­teau dans la plaie, ce qui ne pré­sage rien de bon pour l’ave­nir du Royaume-Uni au sein de l’Union eu­ro­péenne.

DES CLAS­SEURS PLEINS DE FEMMES

Avant le re­ma­nie­ment, seules 3 mi­nistres sur 22 étaient des femmes - en France, le rap­port est de 17 pour 34. En por­tant à 6 le nombre de femmes mi­nistres, le re­ma­nie­ment vi­sait ainsi à re­mé­dier à ce dés­équi­libre qui s'avé­rait toxique pour les conser­va­teurs. Cer­tains voient dans cette me­sure un im­por­tant sym­bole, « un signe pour la so­ciété toute en­tière que les femmes sont toutes aussi com­pé­tentes, ca­pables et am­bi­tieuses que les hommes à des postes de hautes res­pon­sa­bi­li­tés… Pour réus­sir, il faut des mo­dèles ». D’autres jettent un re­gard cri­tique sur ces pro­mo­tions de der­nière mi­nute, les qua­li­fiant de « pu­re­ment sym­bo­liques, et un brin mi­so­gynes ». Ca­me­ron : un Mitt Rom­ney en plus convain­quant ? On se sou­vient en effet que ce der­nier avait déses­pé­ré­ment brandi ses « clas­seurs pleins de femmes » pour af­fir­mer son en­ga­ge­ment en­vers la pa­rité avant l’élec­tion amé­ri­caine.

Si cette pa­rité homme femme doit dé­pas­ser le stade du sym­bole, ses en­jeux doivent quant à eux dé­pas­ser la pers­pec­tive d’une simple vic­toire élec­to­rale. C’est en effet un sujet qui re­lève de la dé­mo­cra­tie re­pré­sen­ta­tive et la re­pré­sen­ta­tion est un point ca­pi­tal car il se­rait naïf de faire confiance aux mi­nistres pour se mettre dans la peau des élec­teurs. Rien de bien sur­pre­nant à ce qu’un mi­nis­tère com­posé à 86 % d’hommes ait concocté une série de coupes bud­gé­taires qui ont tou­ché en prio­rité les femmes.

Qui sont donc ces femmes que Ca­me­ron a dé­gai­nées de son clas­seur ? Les nou­velles mi­nistres sont res­pec­ti­ve­ment Liz Truss, mi­nistre de l’En­vi­ron­ne­ment et anti-éco­lo­gie (elle a no­tam­ment tra­vaillé pour Shell et s’op­pose aux éner­gies re­nou­ve­lables), Nick Mor­gan, mi­nistre de l’Éga­lité qui s’af­fiche contre l’éga­lité des droits, et Priti Patel, mi­nistre du Bud­get ainsi que fa­vo­rable à la res­tau­ra­tion de la peine de mort.

GOOD­BYE GOVE, GOOD MOR­NING MOR­GAN

Nicky Mor­gan a rem­placé le très im­po­pu­laire Mi­chael Gove au poste de se­cré­taire d’État à l’édu­ca­tion (22 % seule­ment de cote de po­pu­la­rité). Dif­fi­cile à com­prendre, sa no­mi­na­tion a fait po­lé­mique au Royaume-Uni. Selon The Guar­dian, le prin­ci­pal atout de Mme Mor­gan pour le poste ré­side tout sim­ple­ment dans le fait qu’« elle n’est pas Mi­chael Gove ».

À l'ori­gine, Nicky Mor­gan de­vait rem­pla­cer Maria Mil­ler au mi­nis­tère des Femmes et des Éga­li­tés après l’éli­mi­na­tion de cette der­nière en avril der­nier, de la même ma­nière qu’un cer­tain dos­sier pé­do­phile in­cen­diaire. Tou­te­fois, confier à Mme Mor­gan l'agenda sur l'éga­lité se se­rait avéré pé­rilleux, alors qu'elle s’était pro­non­cée au­pa­ra­vant en fa­veur d'une res­tric­tion du droit à l’avor­te­ment et contre le ma­riage pour tous. Plu­tôt que de lui pré­fé­rer quel­qu’un jus­ti­fiant d’une réelle ex­pé­rience dans le do­maine de la lutte pour l’éga­lité, Ca­me­ron a réglé cet épi­neux pro­blème en di­vi­sant le poste en deux : c’est ainsi que Sajid Javid a été nommé mi­nistre de l’Éga­lité, et que Nicky Mor­gan est de­ve­nue son mi­nistre des Femmes. Ré­sul­tat dou­teux : Mor­gan de­vient la toute pre­mière « mi­nistre des Femmes » à exer­cer sous l’au­to­rité d’un homme.

En ce qui concerne son rôle de se­cré­taire à l’Édu­ca­tion, force est de consta­ter qu’elle pré­sente peu de points forts, alors que ses la­cunes sont nom­breuses. Elle s’est no­tam­ment pro­non­cée en fa­veur de la sup­pres­sion de l’EMA (pour Edu­ca­tio­nal Main­te­nance Al­lo­wance, une bourse des­ti­née à aider les élèves dé­fa­vo­ri­sés de 16 à 18 ans à res­ter dans le sys­tème édu­ca­tif, ndlr) et n'a au­cune ex­pé­rience dans le do­maine de l'édu­ca­tion. Par ailleurs, elle connaît mal les éta­blis­se­ments pu­blics qu’elle s’ap­prête à avoir sous sa charge, puis­qu’elle a suivi toute sa sco­la­rité dans le sec­teur privé. Il faut ajou­ter qu'elle a voté contre l’éga­lité des droits pour les ho­mo­sexuels, à un mo­ment où les écoles bri­tan­niques luttent pour éra­di­quer les dis­cri­mi­na­tions. Mais en­core une fois, et c’est là son gros atout, elle n’est pas Mi­chael Gove…

Bien que les ca­ri­ca­tures soient tou­jours plus amu­santes que les por­traits trop justes, j’ai sou­haité pen­ser plus loin que le bout de mon nez et j’ai ré­flé­chi... Ce n’était pas une dé­ci­sion dé­li­bé­rée. Je me suis en­tre­tenu avec un en­sei­gnant en fin de car­rière, cer­tain qu’il al­lait me ré­pé­ter avec en­thou­siasme : Gove is gone ! (« Gove est parti ! », ndt), un cri de joie que je pen­sais par­tagé par tous – c’est en tout cas ce qu’on m’avait laissé croire. Ses pro­pos m’ont prouvé que les jour­na­listes peuvent être tout aussi cruels et dé­ta­chés de la réa­lité que les po­li­ti­ciens qu’ils des­cendent en flèches pour les mêmes rai­sons.

« Pour moi, Gove était ef­fi­cace et hon­nête, parce que c’était un "loup dé­guisé en loup", c’est-à-dire qu’avec lui on sa­vait tous à quoi s’at­tendre ! », m’a ex­pli­qué l’en­sei­gnant, qui a sou­haité gar­der l’ano­ny­mat. « Même s’il n’a pas for­cé­ment amé­lioré la si­tua­tion des en­sei­gnants, il n’a pas cédé, il a créé des uni­ver­si­tés et de ma­nière gé­né­rale il a ou­vert le débat sur l’édu­ca­tion dans le cadre d’une po­li­tique gou­ver­ne­men­tale tou­chée par l'aus­té­rité. » Pour ce qui est de Nick Mor­gan, il at­tend de voir pour juger. Re­te­nons donc de cet en­tre­tien que certes, jeter d’énormes boules puantes sur les po­li­ti­ciens est une ac­ti­vité amu­sante, mais qu'il faut tout de même res­ter ob­jec­tif quant au vé­ri­table tra­vail de ces mi­nistres.

Enfin, il faut sou­li­gner que les To­ries ont mis fin à un siècle de po­go­no­pho­bie : Ste­phen Crabb est de­venu le pre­mier mi­nistre conser­va­teur de­puis 1905 à por­ter la barbe. Une belle jour­née pour l’éga­lité. Le Front de Li­bé­ra­tion de la Barbe es­père qu’« il s’agit là d’un signe de la part du Pre­mier mi­nistre, qui doit enfin en­tendre notre mes­sage : ar­rê­tons les coupes » ! Tout comme le duvet de poils que Ste­phen Crabb en­tre­tient mé­ti­cu­leu­se­ment, ce re­ma­nie­ment com­porte une di­men­sion es­sen­tiel­le­ment es­thé­tique. On ne peut re­pro­cher à Ca­me­ron de jouer sur l’image de son parti, mais congé­dier d’im­por­tants mi­nistres en plein mi­lieu de ré­formes com­plexes est-il bien rai­son­nable ?