Politique

Extrême droite : l'Autriche aux jeunes autrichiens

Article publié le 27 octobre 2014
Article publié le 27 octobre 2014

Depuis quelque temps, les Autrichiens en compétition avec les immigrés sur le marché de l’emploi commencent à soutenir des organisations nationalistes et conservatrices de plus en plus radicales. Petit tour de chauffe à Vienne.

En cet après-midi sombre et pluvieux du 27 septembre, une quarantaine de personnes flâne sur la Wallensteinplatz, presque vide, dans le quartier viennois de Brigittenau. Une poignée de gens passent devant des stands qui vendent de vieux polards ou autre bric-à-brac. L’un des stands offre de la bière, des boissons chaudes et des gâteaux maison. Au loin, on entend quelqu’un chanter et jouer de la guitare.

On est surpris par l’absence d’agitation générée par le Blaues Fest, un festival familial organisé par l’instance locale du Parti de la liberté d'Autriche (FPÖ). Selon le professeur Reinhard Heinisch de l’Université de Salzbourg, le FPÖ semblerait pouvoir rassembler 30 à 33% de l’électorat autrichien. Cependant, malgré son assise politique de 40 000 membres, un marché aux puces apolitique rue Neubaugasse organisé au même moment, attire plus de visiteurs.

Das come-back

La première fois qu’on a entendu parler du FPÖ, c’était dans les années 80, lorsque le charismatique Jörg Haider en a pris la tête. Grâce à lui et à un habile mélange de populisme et de rhétorique de droite, le FPÖ réalisa son plus gros score et entra au gouvernement en 1999. Cet événement causa une indignation sans précédent à l’étranger et l’Union européenne prit des sanctions contre l’Autriche. Cet épisode symbolise le succès du FPÖ mais aussi le début de sa crise identitaire. L’organisation qui avait gagné en popularité en critiquant l’establishment en fait désormais parti. Soudainement, des tensions et des dissensions sont apparues. Mais tout cela prit fin en 2005 lorsque Haider et d’autres, désireux de rester au gouvernement, créèrent l’Alliance pour l’avenir de l’Autriche (BZÖ) et que le FPÖ devint son parti d’opposition.

15 ans plus tard, le Parti Autrichien de la Liberté retrouve sa gloire passée. Selon le professeur Heinisch, spécialiste des politiques de droite autrichiennes, sa popularité découle du fait que les partis politiques plus importants ne rencontrent pas autant de succès que le FPÖ sur le traitement des questions d'identité, d'immigration et de politique internationale. « En dehors des Verts, qui ont tendance à s'adresser à des élites urbaines et éduquées, le FPÖ est le seul parti politique qui fait un effort particulier pour sensibiliser la jeunesse. Les autres partis se concentrent sur leur électorat habituel, qui vieillit. Les socialistes sur les retraités et les conservateurs sur les gens qui habitent à la campagne, les fonctionnaires, les catholiques et les agriculteurs », explique-t-il. Le Parti de la Liberté repose en grande partie sur le vote des jeunes. Aux dernières élections, le FPÖ jouissait d’une grande popularité, notamment parmi les électeurs de 16 à 29 ans. Ceux qui votent le plus pour ce parti sont des hommes dotés d'un faible niveau d’éducation, la classe ouvrière, les élèves de lycées techniques et professionnels. Autrement dit, les citoyens autrichiens directement en concurrence avec des immigrés sur le marché du travail. Des citoyens à qui on rabache qu’avant, c’était plus facile de trouver du travail. L’électeur type du FPÖ peut tout à fait s’identifier au leader du parti – HC Strache –  ancien prothésiste dentaire et plus jeune président d’un grand parti politique autrichien.

Pour draguer les jeunes, le leader du FPÖ a enregistré un moreau de hip-hop, vu par plus d’un million de personnes.

L’Autriche aux Autrichiens

Alexander Schierhuber, leader de la section étudiante, le Ring Freiheitlicher Studenten (RFS) et assistant de la députée européenne Barbara Kappel, explique que « les gens veulent revenir à leurs racines. Ils n’aiment pas les politiques récentes qui accordent trop de temps aux immigrés et pas assez aux Autrichiens de naissance ». Il affirme que les jeunes se tournent vers le FPÖ parce qu’ils se sentent menacés par l’immigration, les problèmes sur le marché de l’emploi et l’augmentation de la criminalité. L’un des exemples de décisions politiques qu’ils n’approuvent pas est le choix récent de transformer un bâtiment du quartier viennois d’Erdberg en abri temporaire pour des réfugiés syriens au lieu d’en faire une résidence universitaire.

Le FPÖ n’est pas la seule organisation conservatrice à gagner en popularité auprès des jeunes autrichiens. La culture des confréries étudiantes est très ancienne et réputée pour être traditionnelle et hautement conservatrice. Elles sont officiellement indépendantes. Cependant, le Professeur Heinisch déclare que Strache dépend fortement d’elles pour construire les structures du parti à Vienne.

L’un des  mouvements politiques les plus jeunes et les plus médiatisés est la mouvance identitaire autrichienne. Fondée à Vienne en 2012, elle compte maintenant 100 membres et presque autant de partisans officieux. Leur but principal est la lutte contre l’immigration musulmane. Ils ne se considèrent pas comme un mouvement de droite, seulement comme une initiative de base citoyenne. « Nous ne sommes ni de droite ni de gauche. Nous ne suivons aucun des partis présents au Parlement. Eux, surtout ceux de gauche, ne sont pas capables de résoudre les problèmes concernant l’immigration, la tension ethnique, la mondialisation progressive et le libéralisme économique », explique Alexander Markovics, leader de la Identitare Bewegung Österreich (IBÖ).

Gouverner avant tout

En Autriche, l’extrême droite est étudiée de plus près que dans n’importe quel autre pays européen, en raison de son passé historique. Dans d’autres pays, ce sont la gauche ou des think-tanks qui commentent des organisations similaires. En Autriche, elles sont étudiées et examinées par le Centre de Documentation de la Résistance Autrichienne (DÖW) – une fondation qui étudie aussi l’Holocauste et le néonazisme. N’importe qui peut remuer un passé douloureux sans problème. Les premiers leaders du FPÖ après-guerre étaient nazis, mais il en va de même pour d’autres grands partis politiques autrichiens. Quand je questionne Schierhuber sur son prédécesseur Norbert Burger, leader des mouvements de la jeunesse dans les années 70, décrit par le DÖW comme un terroriste néonazi, il répond que « c’était une autre époque.  De plus, ce n’était pas un terroriste, il se battait pour l’indépendance du Tyrol du Sud ». Le professeur Anton Pelinka de l’Université d’Europe Centrale à Budapest déclare qu’il y a, uniquement en Autriche, quelques milliers de néo-nazis. « Au sein du FPÖ, ou tout du moins dans son entourage, il y a un petit nombre de néo-nazis. Ils ne causent aucun problème, mais le souci c’est que leur présence ne dérange pas les jeunes électeurs », ajoute-t-il. Certains groupes politiques essaient de prévenir les attaques. Par exemple, IBÖ souligne sur son site internet que toute accusation de néonazisme proférée envers eux est infondée.

« Le FPÖ est devenu plus modéré ces dernières années car, sur le long terme, ses dirigeants savent qu’un parti ouvertement controversé et radical n’aurait pas le soutien des Autrichiens pour former un gouvernement, ce qui est leur objectif. On ne peut pas le comparer au Jobbik [hongrois] ou à Aube Dorée [grecque] », précise le professeur Heinisch. Mais peut-il gagner les élections ? Peut-il avoir autant de succès que le Front National en France ou UKIP au Royaume-Uni ? Eh bien, le professeur Heinisch pense que cela dépend des autres grands partis politiques. D’après lui, en comparaison avec Haider, Strache est un homme politique moins talentueux. Atteindre le succès, même à l’échelle de celui de 1999, sera sans doute compliqué. « Les partis politiques autrichiens sont plus vieux que le pays lui-même. L’Autriche a déjà été créée deux fois, en 1918 et 1945. Ils ont donc tellement l’habitude d’être au pouvoir qu’ils se gardent bien de faire des changements fondamentaux mais nécessaires. Peut-être que lorsqu’ils auront à faire face à la perspective d’une défaite totale, ils trouveront de nouveaux leaders et présenteront de nouvelles idées pour retrouver leur soutien perdu. Jusqu’ici, la douleur causée n’a pas été assez importante pour les grands partis. Par exemple, les Sociaux-Démocrates ont gagné trois élections parlementaires de rang en s'appuyant sur un unique secteur de la population, les retraités. La prochaine fois, cela ne suffira peut-être plus  », explique le professeur Heinisch.

Quoi qu'il en soit, tant que des partis moins radicaux ne présenteront pas de proposition intéressante aux citoyens en compétition avec des immigrants sur le marché de l’emploi, les jeunes citoyens autrichiens continueront à porter un intérêt fort au FPÖ et aux autres mouvements conservateurs de base, comme l’identitarisme.

CET ARTICLE FAIT PARTIE D’UNE SÉRIE SPÉCIALE CONSACRÉE À VIENNE. « EU-TOPIA : TIME TO VOTE » EST UN PROJET RÉALISÉ PAR CAFÉBABEL EN PARTENARIAT AVEC LA FONDATION HIPPOCRENE, LA COMMISSION EUROPÉENNE, LE MINISTÈRE FRANÇAIS DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET LA FONDATION EVENS.