Politique

Extrême droite en Hongrie : rencontre avec les loups de l’Europe

Article publié le 27 août 2014
Article publié le 27 août 2014

Suite du Bulli Tour pour nos deux reporters Claire Audhuy et Baptiste Cogitore. Halte en Hongrie cette semaine pour en savoir plus sur le Jobbik, parti d'extrême droite anti-européen qui sait faire une chose mieux que les autres : parler de lui.

Après plusieurs déclarations chocs de la part du président hongrois Viktor Orbannotamment celle d’en finir avec la démocratie libérale fin juillet 2014, la Hongrie attire à nouveau l’attention de l’Union européenne. Depuis plusieurs années, certains médias européens dénoncent la politique du chef du Fidesz (le parti de M.Orban, ndlr) qui multiplie les actions anti-européennes et qui n’hésite pas à réécrire l’histoire de son pays.

La dernière action d’Orban qui a défrayé la chronique ? La construction d’une statue qu’on peut légitimement qualifier de « révisionniste » sur la place de la Liberté, dans le centre-ville de Budapest. Le monument représente un aigle menaçant (l’Allemagne nazie) se ruant sur un Saint-Gabriel innocent (la nation magyar en victime offerte). Une vision pour le moins simpliste de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale durant laquelle le parti fasciste hongrois « Les Croix Fléchées » a sévi, en déportant plus de 400 000 juifs, principalement à Auschwitz.

Pendant plus de quatre mois, le travail des pelleteuses a néanmoins été ralenti grâce à la veille des citoyens qui se sont relayés pour que ce chantier du « mémorial » ne progresse pas. La statue a finalement été installée de nuit, un dimanche, à deux heures du matin. Depuis, elle est sous garde policière.

Quelques affiches, chaussures et cailloux déposés devant la statue sont la preuve du dégoût d’une partie des Hongrois à l'égard du monument. À travers ces objets et slogans, ils tiennent à rappeler les massacres qu’ont réalisés les Croix Fléchés. Les premières lois antisémites hongroises, qui fixaient alors des quotats pour restreindre le nombre de Juifs dans certaines institutions, ont été promulguées dès les années 1920 avant d'être renforcées dans les années trente. Les Croix Fléchées était bel et bien un parti antisémite, ultracollaborateur qui assassina massivement les juifs de Budapest à l’automne 1944.  

Orban n’en est pas à son coup d’essai en matière de révisionnisme. En 2002, alors qu’il est ministre, il créé la « Maison de la terreur » qui délivre un message similaire : la Hongrie n’a été qu’une pauvre victime, face à ses agresseurs. Situé dans un immeuble qui a servi tour à tour de QG aux Croix Fléchées puis à la police soviétique, le musée attire de nombreux touristes et n'expose finalement que la terreur sous le communisme. En présentant systématiquement l’image d’une Hongrie victime, Orban joue sur le ressentiment national et anti-UE.

« Natios mais pas chauvins »

Si la droite d’Orban est révisionniste, elle n’est pas la seule dans le pays. Ainsi, le Jobbik (le parti hongrois d’extrême-droite, nda) a lui aussi souhaité participer au bal des statues de la place de la liberté. Depuis 2013, on peut voir un buste de Miklos Horthy trôner sur le parvis d’une église protestante dont le pasteur et sa femme sont des soutiens actifs aux nationalistes hongrois.

Régent du royaume de Hongrie de 1920 à 1944, l’amiral Horthy s'est rangé au côté du Reich et a combattu les soviétiques avant d’entamer des négociations avec les Alliés à partir de 1942. Entre mai et juillet 1944, le régime de Miklos Horthy et le mouvement pro-nazi des Croix Fléchées ont déporté plus de 400 000 juifs, principalement à Auschwitz. L'amiral reste un personnage historique très controversé au sein du pays : alors que certains le voient comme un collaborateur et un antisémite virulent, d’autres le considèrent comme un protecteur des Hongrois à qui Hitler força la main.

Officiellement, la statue n’est pas sur l’espace public, mais elle est dirigé vers la place de la Liberté. Après avoir subi des attaques à la peinture, le buste de bronze est désormais protégé par une vitre plastifiée. Pour tenter de mieux comprendre de quoi Jobbik est le nom, nous décidons de rencontrer un jeune franco-hongrois de 27 ans qui a décidé de quitter la France il y a plusieurs années. Il utilise le pseudonyme de Ferenc Almássy.

« J’étais écœuré par la corruption qui y régnait. Mon avenir est en Hongrie. Ici on me donne ma chance. Et puis il faut bien créer un équilibre avec tous ces jeunes Hongrois qui, à peine formés, quittent le pays pour aller travailler à l’Ouest. La Hongrie représente un réservoir de main d’oeuvre pas chère et bien formée pour Bruxelles et Paris. Les pays de l’Est sont des colonies. »

Karaokés nationalistes

Ferenc Almássy porte fièrement une belle barbe magyar. Depuis 2013, il est le « conseiller en francophonie » du Jobbik. Le parti sait attirer les jeunes esprits, en organisant de temps à autre des karaokés nationalistes ou des fêtes patriotes où l’on chante les gloires de la Grande Hongrie perdue (en 1920, lors du traité du Trianon, dénoncé comme un diktat par Horthy, nda).

Déçu par la France, Ferenc Almássy  annonce n’être loyal qu’à la Hongrie. Il espère que le parti gagnera des mairies aux prochaines élections qui se tiendront à l’automne 2014 :

« Ce serait une première pour Jobbik de gagner une grande ville. On pourrait alors montrer aux Hongrois comment nous agissons quand nous sommes au pouvoir. Ce serait un excellent laboratoire avant d’autres élections plus importantes. Le Fidesz ne tiendra pas sans Orban. Nous attendons patiemment notre tour pour arriver aux commandes du système. »

Le système risque de ne plus tout à fait être le même si Jobbik arrive au pouvoir. Pour le parti, il faut notamment en finir avec l’UE. « On n’a rien à voir avec les partis d’extrême droite de l’ouest (FPÖ, FN…) car ces partis veulent changer des choses dans le système. Nous, on veut carrément changer le système. On est un îlot magyar au milieu d’une mer slave et germanique. On ne veut ni l’OTAN, ni l’UE. Quant aux Roms, fini aussi tous les avantages. Ils seront des citoyens comme les autres. »

Bataillon de milices dans les rues… en 2011

Il faudrait pourtant rappeler l'histoire du petit village de Gyöngyöspata, situé au nord est Budapest, où le candidat du Jobbik a gagné la mairie en 2011, malgré une controverse concernant les résultats des élections. Un bataillon d’une milice hongroise a alors défilé dans les rues, avec des drapeaux des Carpates — territoires perdus en 1920 — et des cartes de la grande Hongrie. La milice avait montré les dents, notamment à l'éncontre des Roms, en scandant par exemple : « Les Tsiganes sont des criminels ! »

Les skinheads du Jobbik veillent à nous rappeler le visage peu fréquentable de l’extrême droite hongroise. Selon un journaliste français à Budapest, « le Jobbik se situe à un moment charnière, comme le Front national il y a trois ans : il cherche une respectabilité mais a peur de se couper de sa base dure. »

Les belles promesses

Les jeunes hongrois que nous rencontrons sont las de toutes ces affaires politiques ainsi que des déclarations trompeuses de leurs dirigeants. Installé à Budapest depuis peu, Joël nous explique qu’ici, « les jeunes parlent de la politique en soupirant. Ils sont dépités, et il arrive qu’à 20 ans à peine, ils aient déjà cessé d’y croire ».

C'est alors que nous découvrons une initiative sympathique menée par des citoyens. Le « Chien à deux queues » s’est présenté lors des élections municipales de 2010. Ce vrai-faux parti politique parodie les programmes électoraux pour dénoncer, à sa manière, les mensonges et la corruption de la classe politique actuelle. « Si nous sommes élus, nous remplacerons les bus par des grands huit. » « Bière gratuite pour tous. » « Vie éternelle + 20 ans (pour les éternels insatisfaits) »… Voilà avec quels slogans les leaders espèrent attirer l’attention sur leur démarche citoyenne.

Ses fondateurs sont deux artistes hongrois désireux de remettre de l’ordre dans la vie politique magyare. Ils n’hésitent pas à réaliser des performances artistiques pour faire la lumière sur de sombres histoires publiques. Crée en 2006, le Chien à deux queues compte tout de même 150 000 fans Facebook. Lassés par les magouilles de tous bords, ils espèrent bien réveiller les consciences.

Cet ar­ticle fait par­tie d'une série de re­por­tages réa­li­sés dans le cadre du pro­jet « Bulli Tour Eu­ropa » dont Ca­fe­ba­bel Stras­bourg est par­te­naire. Pour dé­cou­vrir d'autres ar­ticles ren­dez-vous sur (www.​bul­li­tour.​eu).