Politique

EU debate 2014 : quand les interprètes volent la vedette

Article publié le 1 mai 2014
Article publié le 1 mai 2014

Bien que le pre­mier débat entre les can­di­dats à la pré­si­dence de la Com­mis­sion eu­ro­péenne n’ait été ni pas­sion­nant ni ré­vo­lu­tion­naire, il a mis en lu­mière les pro­blèmes d'interprétation lors des confé­rences dans les ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes, sou­vent perçu comme se­con­daire. Hous­ton, je pense que nous avons un pro­blème.

J’es­pé­rais avoir la chance de re­gar­der le débat de ce lundi 28 mai en an­glais, parce que la maî­trise de cette lan­gue est, pour moi, un fac­teur sur le­quel j'au­rais pu juger les can­di­dats. Mal­heu­reu­se­ment, je n’ai pas pu parce que je vis en France, où presque tout est dou­blé en fran­çais. Et comme je ne pou­vais pas vrai­ment en­tendre ce que di­saient les can­di­dats en an­glais, j'ai eu la chance de pou­voir ob­ser­ver at­ten­ti­ve­ment le tra­vail des in­ter­prètes. Et je dois dire qu’ils ont fait du bon bou­lot. Mais ils m’ont aussi fait tel­le­ment rire, que je ne pou­vais pas me concen­trer sur le contenu du débat.

La rai­son est simple : com­ment se concen­trer sur ce que dit la jeune, éner­gique et fraîche Ska Kel­ler quand à la place de sa voix on en­tend celle très snob d'un homme plus âgé ? Com­ment se concen­trer quand on voit une jeune femme qui pro­ba­ble­ment com­mence ses jour­nées de repos par un jog­ging, puis des fruits frais sur une ter­rasse en­so­leillée, et qu'à la place de sa voix nous en­ten­dons celle d’un homme que nous ima­gi­nons tous les soirs dé­gus­ter un Châ­teau La­fite Roth­schild Pauillac 1996, sous la douce lu­mière d’une lampe verte qui éclai­re­rait la Bi­blio­thèque de la Pléiade ? C’est comme écou­ter une mamie qui li­rait Trains­pot­ting pour en­dor­mir son pe­tit-fils de cinq ans.

No coun­try for young men

Mais il n’y avait pas qu’un seul tra­duc­teur. Si je ne me trompe pas, ils étaient cinq, quatre hommes et une femme. Et bien que je ne le pa­rie­rais pas sur ma vie, aucun n’avait moins de qua­rante ans. Y a-t-il une place pour les jeunes Eu­ro­péens di­plô­més ? Quand j’ai choisi d’étu­dier la tra­duc­tion et l’in­ter­pré­ta­riat en 2007, ils nous ont dit que c'était un do­maine avec beau­coup de dé­bou­chés en Eu­rope. Vrai­ment beau­coup. Ils ne nous ont pas dit qu’être jeunes était, dans ce cas pré­cis, un in­con­vé­nient.

Je n'ai pas pu m'em­pê­cher de re­mar­quer que les in­ter­prètes de lundi n’étaient pas neutres dans leur tra­vail. À un mo­ment, je me suis de­mandé si je per­ce­vrais les can­di­dats dif­fé­rem­ment si j’étais aveugle et que je pou­vais juste me fier à la tra­duc­tion. J’ai réa­lisé que oui, parce qu' à cer­tains mo­ments, les in­ter­prètes in­fluen­çaient le dis­cours avec leur in­to­na­tion. Ce qui jouait en la fa­veur du fleg­ma­tique Jean Claude Jun­cker, mais chan­geait com­plè­te­ment la per­for­mance de Ska Kel­ler. Quand Guy Ve­rhof­stadt ges­ti­cu­lait (et cela s’est sou­vent pro­duit), une per­sonne sen­sible au­rait fait une crise car­diaque, parce que l’in­ter­prète éle­vait le ton de sa voix si haut qu'il au­rait pu bri­ser des mi­roirs. L'in­ter­pré­ta­tion de confé­rence est-elle un one-man show qui a le droit d’exis­ter in­dé­pen­dam­ment du dis­cours ori­gi­nel ? Que se passe-t-il si les réa­li­tés lin­guis­tiques de l’ora­teur et de l’in­ter­prète fi­nissent par se contre­dire juste à cause de l’in­to­na­tion dans la voix de l’in­ter­prète ?

CE N’EST PAS NOTRE SHOW

Oui, je me suis peut-être un peu fait plai­sir avec une pro­vo­ca­tion in­no­cente, mais je pense que les choses sont in­justes sur le mar­ché de l’em­ploi eu­ro­péen. J’ai étu­dié l’in­ter­pré­ta­tion à l’uni­ver­sité et les pro­fes­seurs ont dé­ployé un ef­fort consi­dé­rable pour nous en­sei­gner que nous de­vons être neutres avant tout. Que peu im­porte à quel point nous sommes égo­cen­triques, ce n’est pas notre show. Que nous de­vons être res­pon­sables de notre in­ter­pré­ta­tion, non seule­ment au ni­veau des mots, mais aussi de la pro­so­die, de l’in­to­na­tion et de l’ac­cent lexi­cal.

La ques­tion que j’ai posée au début re­fait sur­face ici : pour­quoi ne pas em­bau­cher de jeunes in­ter­prètes, qui passent plus de temps au­jour­d’hui à cher­cher du tra­vail qu’à exer­cer leur ac­ti­vité ? Il est peut-être temps de faire place à la re­lève ?