Politique

Entre islam et laïcité : pourquoi la Turquie est perdante face à l’Europe

Article publié le 21 octobre 2008
Article publié le 21 octobre 2008
Sa démocratie séculière, une mouvance islamiste : la Turquie intrigue ou inquiète ses voisins. La religion est une donnée qui pèse lourd dans la balance du candidat à l’adhésion.

« Les médias et officiels danois ne devraient pas être autorisés à injurier l’Islam. Nous exhortons le gouvernement de Votre Excellence à réprimander toutes les parties responsables conformément à la législation danoise, dans l’intérêt des relations du Danemark avec le monde musulman. » Dans une lettre au Premier ministre danois, Anders Rasmussen, le 12 octobre 2005, les ambassadeurs des pays musulmans réagissaient à la publication, en septembre 2005 dans le quotidien danois Jyllands-Posten, de dessins humoristiques caricaturant le prophète Mahomet.

(Photo: world economic forum/ Flickr)Cet appel à restreindre la liberté d’expression dans un pays étranger était cosigné par Fugen Ok, ambassadeur de la Turquie au Danemark, et représentant d’un pays qui se veut une démocratie séculière. Une semaine auparavant, la Turquie avait officiellement engagé des négociations d’adhésion avec l’Union européenne. 

Islam ou pas ? Une situation délicate pour la Turquie, qui dure depuis bien longtemps, et à laquelle font écho les protestations de 21 recteurs d’université contre l’influence grandissante de l’Islam dans le pays. La Turquie au 20e siècle a été marquée par le conflit qui oppose d’un coté l’islam, et de l’autre le kémalisme, l’idéologie éponyme de Mustafa Kemal Atatürk, réformateur et premier Président de la République de Turquie. Atatürk avait exclu l’islam de la vie publique et introduit un contrôle strict des religions, renforcé par le rôle de l’armée, gardienne de la sécularité de l’Etat. Comme l’explique la politologue slovaque Anna Matušková, l’armée turque a été obligée d’intervenir à quatre reprises, au cours de la seconde moitié du 20e siècle, face à des gouvernements démocratiquement élus qui ont tenté de restaurer l’islam dans l’espace publique. « La tentative la plus récente a eu lieu il y a une dizaine d’années seulement, en 1997 », note-t-elle.

Rattraper le passé pour rattraper l’Europe

( Encounter/ amazon)Le kémalisme signifie bien plus que la simple séparation de l’Eglise et de l’Etat. « En Turquie, l’Etat contrôle toutes les activités et les organisations religieuses. Les imams sont payés par l’Etat », explique Matušková. Une telle hystérie peut sembler excessive. Après tout, l’Europe compte de nombreux partis politiques légitimes dont les valeurs s’appuient sur la religion chrétienne. Si la promotion de valeurs chrétiennes en politique ne représente pas une menace pour la démocratie en Occident, pourquoi l’islam poserait-il problème ?

Au milieu du dernier millénium, l’empire ottoman contrôlait une grande partie de l’Europe et de l’Asie. Il a peu à peu perdu ses colonies. Peter Kučera, spécialiste de la Turquie, explique que dès le 18e siècle, les intellectuels de l’empire ottoman avaient commencé à admettre le retard du pays par rapport à l’Europe occidentale, tant sur le plan militaire qu’aux niveaux politique et économique. « Ils avaient reconnu la supériorité technologique de l’Europe, et avaient compris que les avancées techniques allaient de pair avec le développement culturel et intellectuel », indique-t-il. Plusieurs réformes de modernisation du pays ont culminé avec la création de la République de Turquie en 1923, annonçant une offensive contre l’islam dans la vie publique. 

Il est faux de considérer qu’islam et christianisme sont similaires, ou même comparables. C’est ce que soutient Robert Spencer, spécialiste de l’Orient, dans son livre Islam Unveiled (Islam dévoilé, 2002). Alors que Jésus a mis l’accent sur le salut personnel et s’est tenu à l’écart de la politique (« Rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui lui appartient »), le prophète Mahomet a été à la fois un leader religieux et un homme politique. Il a fait la guerre aux non-croyants et a donné à ses fidèles l’ordre de tuer ses opposants. De la même façon, le Coran n’est pas seulement un livre spirituel, comme le sont les Evangiles. Il contient également des instructions concrètes sur les relations civiles et la vie en société. L’islam implique la soumission absolue et inconditionnelle à Dieu. La loi islamique, la sharia, est supérieure à toute loi temporelle, façonnée par les hommes. Le divorce est possible entre christianisme et politique, mais on ne peut pas en dire autant de l’islam. S’il cessait d’interférer avec la politique, l’islam trahirait ses principes fondamentaux.

Ce qu’Atatürk savait

Pour Atatürk, la religion étoufferait le progrès et l’innovation si elle empiétait sur les affaires publiques. « L’islam était perçu comme une religion réactionnaire et rétrograde, qui devait être placée sous le contrôle de l’Etat et tenue à l’écart de la société », explique Kučera. Seule l’armée pourrait parer les offensives des élites religieuses. Dans cette situation, la volonté de préserver la sécularité de la Turquie s’est amoindrie. Les sondages laissent entendre que l’opinion turque apporte un soutien croissant au parti pro-islamique au pouvoir : Justice et Développement (AKP). Ce ne sont pas les protestations de chantres du sécularisme, ni les vagues gesticulations de quelques universitaires après la victoire de l’AKP, à l’issue du procès pour son interdiction, qui mettront un terme à la progression de ces tendances islamistes. Dans les négociations d’adhésion, l’Union européenne demande que la Turquie réduise l’influence de l’armée sur la politique. Son pouvoir doit logiquement être amoindri, au nom de la démocratisation du pays. Pourtant, l’observation des critères de l’Union européenne pourrait paradoxalement favoriser ceux qui veulent que la Turquie épouse de nouveau l’islam.