Politique

En Turquie, tous les coups sont permis

Article publié le 16 avril 2015
Article publié le 16 avril 2015

Alors qu’à l’étranger, le pouvoir turc a encore fait parlé de lui pour avoir à nouveau bloqué les réseaux sociaux, une actualité bien plus dramatique révèle la fracture entre deux pans de la société qui semblent de plus en plus irréconciliables à l’approche des élections. 

Le 31 mars, deux hommes se présentant comme avocats entrent dans un tribunal d’Istanbul et prennent en otage le procureur Mehmet Selim Kiraz, en charge de l’enquête sur la mort du jeune Berkin Elvan. À l’instar de la mort de l’adolescent victime d’un impact de grenade de police lors des manifestations de Gezi, la prise d’otage finit dans le sang. Sans qu’on puisse savoir si le procureur avait été tué avant l’assaut de la police ou pendant l’assaut – et chaque partie en tirant ses propres conclusions. Dans la même semaine, une militante du DHCK – groupuscule de gauche révolutionnaire, auquel appartenaient également les deux preneurs d’otage – est tuée par la police alors qu’elle s’approchait armée du poste de police central d’Istanbul. 

C’est la publication des photographies du procureur tenu en joue par ses ravisseurs qui a entraîné la fermeture de nombreux journaux d’opposition et de medias sociaux sur décision de justice. L’argumentaire de la cour (où est-ce l’inverse ?) est repris à son compte par le président Recep Tayyip Erdoğan et les médias pro-gouvernementaux, Erdoğan accusant médias d’opposition d’être des « outils de propagande du terrorisme ». 

Cette actualité tragique et son instrumentalisation surviennent à l’approche des élections législatives du 7 juin, par lesquelles Erdoğan espère atteindre la majorité absolue voire celle des deux tiers lui permettant de modifier la constitution pour se tailler un régime présidentiel. Assimiler opposition de gauche au terrorisme, c’est une aubaine pour un président se sentant pour la toute première fois sérieusement menacé. 

Arnaques, crimes et politique

La menace qui pourrait contrarier les plans du néo-sultan, c’est un petit parti politique, le HDP, parti issu de la mouvance politique kurde et premier « vrai » parti de gauche (au sens européen du terme) qui pourrait faire sa première entrée au Parlement. Son nouveau visage, Selahattin Demirtaş, a réussi l’exploit de dépasser le vote kurde pour rallier à sa cause tous les militants de gauche ne se reconnaissant pas dans la principale formation d’opposition, le CHP. Ciblant le vote de la jeunesse estudiantine contestataire et défendeurs de toutes les minorités (Kurdes, LGBT, Arméniens, Assyriens...), il présente désormais des candidats dans tout le pays. Selon les projections et par l’arithmétique du mode de scrutin, si le HDP franchit le barrage des 10%, l’AKP au pouvoir pourrait ne plus compter sur une majorité absolue au Parlement et encore moins sur celle des deux tiers qui lui permettrait de modifier la constitution. 

Cette menace semble déjà avoir fait leurs premières victimes. Le 11 avril, au moins 5 militants du PKK – et selon le HDP, un civil – ont été tués par l’armée turque qui les accuse d’avoir ouvert le feu. Ceci alors même que le leader historique du PKK, groupe armé indépendantiste kurde, semblait se ranger derrière l’appel à déposer les armes de son leader historique Abdullah Öcalan. Le pays et ses medias sont plus divisés que jamais sur la couverture de l’événement : Erdoğan accuse le HDP de «  tenter de gagner des voix par les armes » tandis que les médias d’opposition et le HDP accusent l’opération de coup monté en vue des élections. Des militants HDP s’étant rendus sur place suite à l’incident ont rapporté y avoir trouvé des militaires turcs blessés les implorant de les sauver alors qu’ils auraient été laissés pour morts volontairement par l’armée sur le lieu des combats. 

Alors que le CHP, principal parti d’opposition, a lui même dépêché un émissaire sur place à l’appel du HDP pour éclaircir la situation, la bataille de l’information ne semble que commencer à l’approche des élections. Cela en dit long sur le discrédit des autorités et des principaux médias et sur le degré de violence que la campagne électorale pourrait comporter.