Politique

En Turquie, modernité rime avec AKP

Article publié le 1 août 2007
Article publié le 1 août 2007
Le Président de la Commission, Durão Barroso, estime que la Turquie n’est pas prête à rejoindre l’UE. Mais la place laissée vacante par l’UE dans le dossier turc pourrait finalement être occupée par la Russie, la Chine ou l’Iran.

Fort d’un score avoisinant les 47 % des suffrages, l’AKP, le parti islamiste modéré en Turquie dirigé par le Premier Ministre Recep Tayyip Erdogan, a renoué avec le succès en remportant une victoire écrasante lors des élections législatives du 23 juillet dernier. Entre-temps, l’Union européenne, sous l’impulsion des promesses électorales exprimées par le Président français Nicolas Sarkozy au cours de la campagne présidentielle, se montre fort discrète, n’émettant aucun signal clair susceptible de marquer son souhait de voir la Turquie rejoindre le club communautaire.

De fait, Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’Etat français délégué aux affaires européennes, réaffirmait le 27 juillet dernier la préférence accordée à l’idée « d’un partenariat privilégié avec la Turquie». Or, la seconde victoire consécutive de l’AKP à la majorité absolue, est le résultat de divers facteurs que l’UE devrait exploiter afin de provoquer un changement de mentalité dans les pays musulmans voisins. La situation est si exceptionnelle pour un pays musulman qu’elle pourrait également être mise au service d’un changement de l’état d’esprit des islamophobes européens.

Une victoire au parfum européen

Tout d’abord, l’AKP est le seul parti représentant l’opposition organisée d’une société civile contre le légendaire pouvoir d’ingérence de l’armée dans la démocratie turque. Malgré les manifestations massives que l’AKP a dû supporter il y a 2 mois du fait de citoyens turcs qui souhaitaient empêcher la nomination d’un Président de la République islamiste modéré, les partis laïcs turcs se sont montrés incapables de se constituer comme les meilleurs garants du pouvoir civil face au pouvoir militaire. L’armée menaçait en effet d’intervenir dans l’hypothèse de la nomination d’un Président islamiste.

Une telle identification des islamistes (modérés, dans le cas turc) à la société civile n’est vraisemblablement pas une exception, et elle peut expliquer le succès de l’islamisme (modéré ou non) dans des pays comme l’Egypte, le Maroc, l’Algérie ou même les territoires palestiniens de Gaza et de Cisjordanie, là même où Tony Blair a proposé d’exercer ses talents diplomatiques afin de parvenir à une paix définitive entre Arabes et Israéliens.

Second argument : le parti islamiste conduit par Erdogan doit aussi sa victoire à sa capacité avérée à incarner le garant de la stabilité économique du pays. Non seulement parce qu’il a sorti le pays de la crise économique qui le frappait en 2001 mais qu’il a réussi à ajuster l’économie nationale aux critères de l’UE -libre circulation des capitaux, des marchandises et des personnes ou propriété intellectuelle, en passant par la fiscalité ou les services financiers-. Résultat : les prévisions pour l’année 2007 annoncent une croissance du PIB de l’ordre de 4,3 % et une inflation à 7,7%, loin des 66 % qui prévalaient dans les années 90.

Enfin, l’AKP est aujourd’hui le seul grand parti non nationaliste en Turquie. La situation n’a rien d’étonnant, dans la mesure où l’islamisme tend à tisser des liens internationaux au sein du monde musulman. On peut dès lors raisonnablement supposer qu’une telle particularité permet à l’AKP de rallier à lui le vote des Turcs partisans d’une conception non nationaliste de la politique. Et ce dépassement du nationalisme s’inscrit dans le sillon tracé par la construction européenne.

Pour ces trois raisons, il serait intéressant de sensibiliser les Européens qui souffrent d’islamophobie et ceux qui s’opposent à l’entrée de la Turquie dans l’UE à l’idée que, dans ce pays, ce sont précisément les islamistes modérés qui incarnent le mieux les valeurs communautaires. Si la France, l’Allemagne et l’Autriche n’affichaient pas une telle réticence à une adhésion de la Turquie, l’Union serait en mesure de lancer un message clair : celui de la foi en la compatibilité de l’islam avec la démocratie et celui de son engagement pour la démocratie dans le monde musulman.