Politique

En Tchèquie, on voit l’avenir en rouge

Article publié le 6 novembre 2009
Article publié le 6 novembre 2009
20 ans après la chute du communisme, un vent de nostalgie souffle sur la Tchéquie. Les déçus de la démocratie et du consumérisme se tournent vers le parti communiste de Bohême et de Moravie (KSCM). Sur les forums de trois grands sites d'informations tchèques, les débats vont bon train.

Depuis trente ans, le parti communiste de Bohême et de Moravie (KSCM) est le troisième parti parlementaire le plus puissant de République tchèque. Sa popularité provient aussi bien de la dégradation de la situation économique que du désenchantement vis-à-vis de la démocratie ; avec 6,9 %, le chômage tchèque est le plus bas d'Europe selon Eurostat. Mais localement, son impact est plus douloureux qu’il n’y parait, car la pénurie d’emploi n’existait tout bonnement pas à l’époque communiste. Bien que les salaires aient considérablement augmenté depuis 1989, les revenus de près des deux tiers de la population sont toujours en dessous de la moyenne nationale. « Les gens préfèreraient faire la queue pour des bananes que perdre leur travail. Ils aimeraient mieux conduire une vieille Skoda plutôt que de n'avoir nulle part où vivre ! », écrit Anjet, participant à une discussion Internet sur le site d'information indépendant Aktualne.cz.

Opportunismes

Beaucoup pensent que le changement de régime a uniquement servi l'enrichissement de quelques privilégiés. L'oligarchie portée au pouvoir par les privatisations postcommunistes est devenue une nouvelle source de peur et d'humiliation. « Le passeport rouge (la carte de membre du KSC) a été remplacée par le carnet de chèques », écrit Dino sur Lidovky.cz, un forum de discussion du quotidien indépendant, de tendance centre-droit Lidove noviny.

« Personne n'aurait honte de lécher les bottes des communistes juste pour obtenir une commission »

Les idées politiques démocratiques sont une autre source de désillusion. Bien que le parti communiste pré-révolutionnaire (KSC) ait été étiqueté organisation criminelle dans une loi de 1993, peu de ses membres ont été punis. Beaucoup des anciens officiels du KSC ont continué leur carrière politique. « En 1991, une commission était sur le point de me réhabiliter et savez-vous qui y siégeaient ? Les mêmes personnes qui m'avaient viré en 1987 », écrit Krok sur Aktualne.cz. De fait, les partis ayant gouverné la République tchèque depuis la chute de l'ancien régime ont intégré un bon nombre de transfuges. La plupart ont rejoint les sociaux-démocrates (CSSD). Cependant, le parti civique de droite (ODS) avait, jusqu'à récemment, l'ancien communiste Vlastimil Tlusty comme vice-président. Bien que le CSSD ait exclu toute coopération avec les communistes au niveau national, les coalitions CSSD-KSCM ont porté d'anciens officiels du KSC à des hauts postes régionaux fin 2008. « Personne n'aurait honte de lécher les bottes des communistes juste pour obtenir une commission », écrit Aveva sur un forum de iDnes.cz, du quotidien indépendant de centre droit Mlada Fronta Dnes (« MF Dnes »). « Apparemment, ils n'ont pas compris que c'était dangereux de tenter le diable », ajoute Honza49 sur iDnes.cz.

(Wikipedia)

Des communistes différents ?

Le parti communiste, lui, rassure en disant avec empressement, qu’il ne reproduira pas les erreurs des ses prédécesseurs. « Il y a une différence entre le programme du KSCM comme parti communiste moderne du 21e siècle et la déformation du stalinisme que nous avons dénoncée », déclare le leader du KSCM Vojtech Filip sur Aktualne.cz. « Vous ne trouverez pas ici les carriéristes qui étaient dans le parti communiste avant 1989 », ajoute-t-il dans le quotidien tchèque de gauche Pravo. De retour en décembre 1989, après qu'il ait passé le pouvoir aux anciens dissidents, le KSC a présenté des excuses pour la répression passée. Des rumeurs courent à propos de nouvelles excuses qui pourraient être exprimées. Cependant, Filip met fin à toute spéculation en déclarant que le parti a déjà demandé pardon. « Le système capitaliste est marqué par des crimes énormes et des défauts de système, pour lesquels personne ne s'est excusé et personne ne demande d'excuse », ajoute-t-il pour sa défense. Certains pensent que le KSCM est vraiment un pari communiste différent, bien qu'il n'a subi aucune réforme majeure et maintient beaucoup de ses principes d'avant 1989. « Les communistes n'ont pas changé de nom parce qu'ils considèrent impossible un changement radical de leur identité », lisait-on en conclusion de la sixième convention du parti en 2004.

(http://www.flickr.com/photos/docman/)

Génération post-communisme

« Les jeunes n'ont pas compris combien le communisme a infiltré tous les niveaux de la vie »

Le peuple tchèque a eu bien des difficultés à se réconcilier avec son passé communiste, sous l’influence duquel il a passé la moitié de sa vie. D'un autre côté, la génération post-communiste ne semble pas saisir complètement l'essence du régime communiste. L'un des principaux journaux tchèques, MF Dnes, a mené en 2007 une enquête sur les connaissances et opinions de ceux qui sont nés en 1989. Les résultats montraient qu'ils voyaient le communisme principalement à travers leurs yeux de consommateurs : ils évoquaient la pénurie de produits de consommation, les queues devant les magasins et les bas prix. « On a rarement des signes que les jeunes ont compris combien le communisme a infiltré tous les niveaux de la vie et a humilié le cœur même de l'existence humaine », commente le sociologue Jan Hartl dans Mf Dnes.

Aujourd'hui, le reproche pèse aussi bien sur les façons obsolètes d’enseigner l’histoire à l’école que sur les parents. « La plupart des parents sont peu enclins à donner trop d'explications. Ils auraient à parler de leur propre conduite », disait à MF Dnes l'historien Petr Blazek. Le passé communiste est facilement idéalisé à travers le voile du temps. Ceux qui n'en ont pas fait l'expérience associent parfois le communisme à l'anti-globalisation et à l'anti-américanisme. L'idéologie marxiste n'est pas nécessairement identique aux régimes totalitaires que l'Europe de l'Est a subis. D'un autre côté, l'expérience a montré que le communisme n'est pas une voie directe vers la justice sociale.