Politique

En Marche avec Macron : la touche italienne

Article publié le 8 juin 2017
Article publié le 8 juin 2017

Caterina Avanza, âgée de 36 ans, est originaire de Brescia et s’est consacrée nuit et jour au mouvement En Marche! ces derniers mois. Elle fait partie de l’équipe de campagne et s’occupe plus particulièrement des études d’opinion. En analysant le corps électoral de Macron, elle a aussi contribué à le faire entrer à l'Élysée. Avec « beaucoup, beaucoup de chance ».

Le téléphone sonne toutes les deux minutes dans la vie trépidante de Caterina Avanza, et même lorsqu’elle prend un café à la brasserie en face du métro Père Lachaise, elle est souvent interrompue. « Si je n’étais pas aussi passionnée par mon travail, raconte-t-elle, si j’avais considéré cette expérience seulement comme celle d’une employée et pas d’une militante, il m’aurait été impossible de travailler autant, sans horaires de travail fixes. » Lorsqu’elle prononce ces mots, ces yeux pétillent. C’est évident : en matière de politique, la passion est indispensable.

« Éviter quelques problèmes »

Caterina Avanza, 36 ans, est diplômée de sciences politiques et d’un master à la Sorbonne. Ce sont les études qui l’ont attirée en France, puis l’amour pour ce pays l’a convaincue d'y rester. À ce jour, elle a passé plus de temps à Paris qu’en Italie. Depuis 2016, elle collabore avec le département études et opinions du mouvement En Marche! « Je m’occupe des études qualitatives : j’ai essayé de bien cerner son électorat et de travailler sur la communication : par exemple, sur la manière d'expliquer une réforme complexe comme celle des  retraites au grand public.»

Caterina est très mince et a adopté le style français casual chic, sans extravagance, mais en restant attentive aux détails. Pendant que nous buvons un café noisette, je l’interroge un peu son parcours. Elle a commencé à travailler à l’Ifop, la plus connue et la plus ancienne entreprise de sondages et des opinions. « En avril 2016, mon ancien patron m'a demandé de suivre la naissance d’En Marche!. Je suis donc allée à la première rencontre et j’ai retranscrit ses premiers discours. En lisant ses paroles, j’ai réalisé que cet homme là avait dit beaucoup de choses intéressantes », explique-t-elle. La jeune femme a ensuite abordé le mouvement plus en détail, « presque comme une activiste ». Lorsqu’elle apprend que Macron ouvre un département des études de sondages et des opinions, elle envoie son CV, et elle démarre sa collaboration à  l’Abbé-Groult, où se trouvent les locaux d’En Marche!. « C’était également une bataille personnelle, qui a réveillé mon sens du devoir civique. Et surtout, je ne voulais pas que mes enfants grandissent dans un pays anti-européen. »

En écartant une mèche de ses cheveux blonds, elle nous raconte son expérience trépidante « La nuit de la victoire du premier tour, j’étais dans la war room pour les premiers résultats et j’ai eu la chance de partager ce moment avec Macron et sa famille. » « Les jours normaux, il passe dans les couloirs, écoute les conseils et fait très attention à notre stratégie de communication. C’est un ordinateur, il se rappelle de tout. Mais il est aussi spontané, simple, authentique, il dit ce qu’il pense comme lorsqu’il a parlé de la colonisation comme un crime contre l'humanité, cette phrase a suscité de l’émotion chez certains. »

La chance au bord du chemin

En Italie, Caterina n’avait aucune proposition d'emploi correspondant à ses diplômes. « On me proposait que des stages, des emplois précaires ou des offres dans le secteur privé qui ne me semblaient pas compatibles avec mon éthique », précise-t-elle. Et la Ville Lumière est ainsi devenue son tremplin. «Je peux sans hésitation affirmer que la campagne pour Macron a été comme une évidence pour moi. Les étoiles se sont alignées. Une série de coup de chances nous a mené à ce que nous voulions atteindre », confie-t-elle.

Les bonnes nouvelles sont arrivées les unes après les autres dans la campagne d’Emmanuel Macron. Caterina les a analysées non seulement avec les yeux d’une électrice mais aussi avec ceux d’une personne en coulisse. Du coup, elle les connaît toutes dans les moindres détails : « Dès les primaires de la droite et du centre, la défaite d’Alain Juppé a été la première lueur qui nous a fait dire : "Oh, peut-être, peut-être que..". Puis il y a eu la démission de Hollande, capitale car il aurait été difficile pour Macron de s’opposer à lui. Il y a eu ensuite l’élimination de Valls, dont la position politique était trop similaire à la sienne. Enfin, il y a eu l’affaire Fillon, le Penelope Gate... On ne pouvait pas se le cacher : la chance était de notre côté, et les jeunes se sont de plus en plus intéressés au mouvement ».

La chance certes, mais pour vraiment faire la différence avec le Parti socialiste, il s’agissait aussi de miser sur le niveau de participation. « En Marche est fondamentalement un mouvement d’écoute des citoyens, car il est né de la Grande Marche, qui consistait tout simplement à faire du porte-à-porte et poser des questions aux citoyens avec les t-shirts du mouvement pour leur demander ce qui n’allait pas dans le pays. » Caterina admet qu’elle a été littéralement séduite par ce mode de fonctionnement très terre-à-terre du mouvement. « En Italie, on ne voit pas ça, on ne peut pas du tout comparer En Marche avec le Mouvement 5 étoiles, qui se prétend pourtant participatif ! », affirme-t-elle. 

Le fond de la brasserie s'anime en cet après-midi de printemps humide. Les jeunes parisiens aiment s’asseoir prendre un verre en terrasse, entre une discussion politique dans un bar et la musique de fond d’un artiste de rue. Mais lequel d'entre eux a voté Macron ? « Celui qui vote Macron est éduqué et habite en ville, souligne-t-elle. Oui, le facteur décisif est bien le niveau d'études. Et aussi le fait d’habiter en ville, même dans les petites villes... Dans les centres historiques, le vote est toujours très élevé, mais plus vous avancez dans les banlieues périphériques, moins le vote est conséquent ».

Poutine, Telegram et le sourire de Macron

Même pour les législatives, « le troisième tour » comme l’appelle le département des opinions, le mouvement se préoccupe de ce que Caterina nomme « la classe modeste », qui ne correspond pas forcément à une classe sociale économique, mais plutôt à une catégorie de personnes moins instruites, et qui rencontrent plus de difficultés dans la vie quotidienne. Ils travaillent parfois loin de leur domicile, ou autres difficultés de ce genre. « Aux yeux de ces personnes, Macron est trop technique, trop compliqué à comprendre », assène-t-elle.

Le président d’En Marche! laisse alors l’impression d’être arc-bouté sur une élite et détaché des problèmes réels, comme on peut le lire sur les banderoles des manifestations au lendemain des résultats de la présidentielle. Il s’est en effet constitué un « front social », composé des personnes qui ont voté contre Marine Le Pen pour arrêter le Front national, mais qui n’adhèrent pas pour autant aux idées de Macron. « Convaincre ceux qui ne sont pas d’accord avec nous fait aussi partie du projet. Y compris les électeurs de Le Pen. L'objectif de Macron est tout simplement de faire changer d’avis les populistes, et pour cela le dialogue est essentiel », explique Caterina, combative.

Ceux qui manifestent contre le nouveau président le définissent comme un hyper-libéral. Mais selon Caterina, cela est injustifié, surtout si l’on compare les idées de Macron à celles d’autres pays européens dont il s’est inspiré : « Je le qualifierais tout au plus de social-démocrate. Bien sûr, il expérimente certains mécanismes économiques libéraux pour faire fonctionner l’économie au mieux, mais aussi l'école, la santé et le travail. Le modèle qu'il garde toujours en tête, son credo, est le modèle suédois de flexi-sécurité : une plus grande flexibilité pour une protection sociale plus importante. On ne peut pas protéger tous les emplois, c’est impossible, mais on doit protéger les citoyens ».

Dans son travail quotidien, elle combine ses deux âmes d’italienne et de française. Mettre en œuvre toute l'énergie de Brescia pour transmettre le sens du travail d'équipe au personnel était « crucial, car pendant plusieurs mois les locaux du mouvement étaient devenus notre maison ». Sa créativité parisienne, quant à elle, lui a permis d’imaginer des idées novatrices. Par exemple, de nouvelles méthodes de communication : « Nous avons expérimenté l’application Telegram pour planifier toute la campagne, et nous l’utilisons encore. Chaque fois que Macron fait une apparition publique - le G7 en Italie, la rencontre avec Poutine à Versailles, le voyage à Bruxelles - nous créons des documents prêts à être partagés et nous les diffusons grâce à Telegram. C’est très utile ! ».

La forme peut sembler secondaire dans une bataille politique, mais ça ne l’est pas du tout. Certains détails ont une certaine importance. « Je vais vous donner un exemple qui semble stupide, mais qui en réalité ne l’est pas du tout. Lorsque nous avons analysé les hésitations au vote Macron, certains électeurs nous ont parlé de son sourire. Le pays est dans une situation compliquée, avec du chômage de masse et les gens s’attendent du sérieux. Si vous faites bien attention lors du débat télévisé trois jours avant les élections, il n'a jamais souri, alors que Marine Le Pen affichait un rire hystérique. Et pour son premier discours au Louvre, nous avons opté pour une longue marche sans aucun sourire et qui montre la prise de conscience de la tâche qui l’attend. »

Caterina en revanche se laisse aller et sourit. Comble de l’histoire, elle n’a pas pu voter en France et choisir le président qu’elle a pourtant tant aidé à élire. Mais en même temps, la jeune femme ne s’est jamais sentie appartenir à un mouvement politique. L'Italie aussi, qui n’est que très rarement nostalgique, espère que quelqu'un dise un jour : « En Marche! »