Politique

En européen, nationalisme se dit «Kaczinski»

Article publié le 24 juillet 2007
Article publié le 24 juillet 2007
A la veille de la conférence intergouvernementale, la Pologne continue à s’agiter et à susciter des contrariétés chez ses partenaires européens.

« Si on n’avait pas tué 6 millions de Polonais pendant la Seconde Guerre mondiale, notre population serait aujourd’hui suffisante pour que nous puissions conserver le nombre de voix au Conseil européen que le Traité de Nice nous attribuait ». L’affirmation est signée des jumeaux Kaczynski, actuellement au pouvoir en Pologne, lors du dernier Conseil européen des 21 et 22 juin derniers à Bruxelles.

L’argument vise à justifier un privilège dont la Pologne jouit, de même que l’Espagne : le un nombre de voix dont ces pays disposent au sein du Conseil des ministres de l'Union européenne est nettement supérieur à la proportion de la population, en comparaison d’autres pays bien plus peuplés, tels que l’Allemagne, la France, l’Italie ou le Royaume-Uni.

La légitimation historique n’est pas démocratique

Afin que la Conférence intergouvernementale (CIG) chargée de préparer la version quasi-définitive du nouveau traité européen puisse se tenir à partir du 23 juillet prochain, il a fallu accepter de retarder à 2017 l’entrée en vigueur du nouveau système de prise de décisions au Conseil des ministres. Un système qualifié de ‘double majorité’ -composé d’Etats-membres et de population-, comme le demandaient les dirigeants polonais.

Or, il semble que ces messieurs n’aient pas compris l’Europe qui est en train de se construire. De l’Union est issue 60% des lois que les citoyens européens respectent chaque jour, des normes de consommation d’aliments jusqu’à la façon dont doivent être montées les automobiles, en passant par la manière de cultiver les champs. Il s’agit d’une puissance dont la légitimité ne doit pas se fonder, comme par le passé, sur des bases historiques : car il s’agit là d’une marque des monarchies absolues.

Elle ne peut s’élaborer non plus sur des fondements charismatiques, comme le firent les régimes staliniens et fascistes. Sa légitimité doit au contraire être basée sur une base démocratique : l’expression numérique du peuple. Et par peuple, il faut bien entendre peuple d’ici et peuple d’aujourd’hui, et non peuple des temps révolus.

En effet, si l’on commence à ouvrir la boîte de Pandore de l’Histoire, force serait de reconnaître qu’en Irlande par exemple, la population serait aujourd’hui nettement plus importante, si, au XIXème siècle, les Britanniques n’avaient pas ‘nourri’ une famine ayant contraint un million d’irlandais à émigrer aux Etats-Unis. On devrait par ailleurs considérer le cas de l’Espagne, où un million de morts et un autre million d’exilés auraient pu être épargnés si les puissances étrangères n’avaient pas contribué à la dernière guerre civile.

Le fragile contre-exemple espagnol

Il serait ainsi plus intelligent que la Pologne se concentre sur des objectifs similaires à ceux poursuivis par l’Irlande et l’Espagne : reconvertir ses structures économiques et productives dans le but d’atteindre une croissance soutenue et tisser un réseau d’alliés parmi les Vingt Sept qui seront amenés à financer les fonds destinés à la Pologne, et notamment l’Allemagne.

Bien que l’opposition en Espagne ait pu ostensiblement afficher sa joie, arguant du fait qu’ « au moins, la Pologne a été capable de défendre les intérêts de l’Espagne », il est heureux de constater que le gouvernement de Rodríguez Zapatero a su renoncer aux privilèges espagnols. Une décision nourrie par la prise de conscience que l’Europe n’a pas pour mission de défendre les intérêts de chaque pays, mais bien ceux des citoyens européens : et ces intérêts résident dans la démocratie, la stabilité économique et la redistribution.

Le discours s’appuyant sur l’intérêt nationaliste demeure cependant latent. Les Britanniques et les Polonais notamment se refusent à reconnaître sur leur territoire la validité de la Charte des droits fondamentaux. Dans un autre registre, la France souhaite que les Etats contrôlent un peu plus l’action de la Banque centrale européenne. Elle plaide aussi pour un assouplissement des exigences de libre concurrence, au moment même où il deviendrait souhaitable de réformer une fois pour toutes la politique agricole commune, qui bénéficie largement à ses agriculteurs, et au moment où des géants français de l’énergie comme EDF, GDF ou Suez sont devenues des entreprises « opéables » à l’échelle internationale.

Pour couronner le tout, les frères Kaczinski ont récemment réaffirmé qu’ils continueraient, au cours de la CIG qui s’annonce, à défendre leur capacité de blocage des décisions de l’UE. Durant le dernier Conseil européen, la Chancelière allemande, Angela Merkel, avait menacé de convoquer la CIG sans la Pologne. Dans les années 80, qui furent les années de grandes réformes en Espagne, une personnalité distinguée du gouvernement espagnol aimait à dire : « quand on remue trop, on n’est pas visible sur la photo ». La Pologne va-t-elle à présent se laisser glisser hors du cadre ?