Politique

En Biélorussie, Loukachenko ne Lénine pas sur la censure

Article publié le 3 octobre 2012
Article publié le 3 octobre 2012
Si obtenir des sources, déchiffrer des mensonges et être peu payé est déjà difficile, imagine avoir à semer le KGB ou aller de procès en procès parce que tu as fait ton travail. C'est ainsi que se battent les plumes au Bélarus, cette dictature post-soviétique.

L'URSS fut une guerre contre la spontanéité : construire le communisme était trop sensible pour laisser un cheveu flotter au vent sans autorisation de l’État. En 2012, son auteur, Lénine (qui cessa d'écouter du Beethoven de peur de s'adoucir : il aimait trop sa musique), tient toujours le haut du pavé au Bélarus et il n'est pas le seul : la gigantesque bureaucratie qu'il a inventée est toujours vivante, même si elle a été réduite par le capitalisme et une certaine modernité (l'Internet presque libre ou la possibilité de voyager)

Maintenant, au lieu de Parti, on parle de Verticale : la hiérarchie nationale, bien ficelée, dont le sommet est Alexandre Loukachenko. C'est ce que m'explique l'ex-candidat à la présidentielle Alexandre Milinkevitch : « Loukachenko dirige le Bélarus avec une mentalité du XIXème siècle. Si tu lui es fidèle, tu as du travail. Sinon, non. » Naturellement, cette obsession de contrôle, ramifiée par un État qui gère 70% de l'économie, affecte avec une rigueur particulière les médias, qui se trouvent à la traîne dans tous les indices mondiaux de liberté d'information (Freedom House, RFS et CPJ, entre autres).

Sur la place de l'Indépendance de la capitale de la Biélorussie, une statue de Lénine, le premier dirigeant de l'Union soviétique.

Il y a trois types de médias : officiels – écrasante majorité en nombre et en tirage ; monopole télévisuel, indépendants – en gros, les journaux Nasha Niva et Naródnaya Volya – et étrangers – comme la chaîne BelSat ou Radio Raciya, installés en Pologne -. Les médias indépendants doivent sans cesse surmonter des obstacles bureaucratiques et ont peu d'accès aux sources. Si tu travailles pour un média étranger, prépare-toi au pire (arrestations, fouilles, procès pour diffamation ou vandalisme). Mention spéciale à ceux qui exercent leur métier en province, où la pression policière est très simple.

Contrôle absolu

« Mon chef m'a convoqué dans son bureau (…) Il savait qu'il y avait des micros »

Les journalistes biélorusses vivent dans la paume d'une main qui peut se refermer en une fraction de secondes. Même le travail de ceux qui gagnent leur croûte dans les médias officiels (mieux payés) ne tient qu'à un fil, comme le sait bien G., journaliste culturel de 25 ans : « Je préparais un article sur une prof qui avait été licenciée pour des motifs pas très clairs. Ses élèves ont recueilli des signatures pour demander sa réintégration. J'ai interviewé tout le monde et, quand je me suis assis pour écrire, le recteur de l'université a appelé mon chef, le directeur de Zvyazda – journal culturel appartenant à l’État - et lui a dit : "Vous ne pouvez pas publier cet article !" Mon chef a résisté : ça faisait trente ans qu'il dirigeait le journal, mais c'était quelqu'un de bien, il nous laissait travailler. » Nous sommes assis sur un banc dans un parc entouré de géants de béton. Derrière G., il y a une entrée d'immeuble d'où ne cessent de sortir des policiers. On change de banc. G. continue son histoire : le recteur est allé se plaindre au gouvernement. En plus de le renvoyer, la Verticale a secoué ses vertèbres.

« Mon chef m'a convoqué dans son bureau : il ne m'a pas parlé de façon directe, mais j'ai pu voir dans ses yeux qu'il était désolé. Il savait qu'il y avait des micros dans son bureau. » Des micros ? « Oui. Parfois, par exemple, il m’engueulait par téléphone, parce qu'il savait qu'il était sur écoute. Dans la pratique il ne nous dérangeait jamais ni ne censurait nos articles : s'il voulait changer quelque chose, il nous en parlait d'abord. Mais parfois il devait parler pour les micros. Ensuite il est venu me voir en privé. Je lui ai dit que c'était bon, que je comprenais, que je comprenais dans quel pays nous vivions. Peu après, lui aussi a été renvoyé. Le nouveau directeur est un militaire, un fou. » Lorsqu'il dit militaire, G. se tapote deux fois l'épaule, comme s'il touchait des galons invisibles. Il fait de même lorsqu'il parle de la personne infiltrée dans la rédaction : un type qui écrivait un article par an.

De la lumière face à la censure

Face à un tel panorama truffé de mines et plongé dans l'obscurité, une torche avance prudemment : la BAJ (Belarusian Association of Journalists), association légale qui s'occupe de promouvoir le journalisme propre et libre au travers de séminaires et de rapports.

Sa présidente, Zhana Litvina, explique leur stratégie : « Il est très important d'être déclarés, car nous avons ainsi une voie ouverte pour dialoguer avec le Gouvernement. La BAJ est diplomatique et souple, nous avons même lancé un projet avec des membres de la BUJ – Belarusian Union of Journalists, sa Némésis officielle – et avec des journalistes suédois pour discuter de l'éthique professionnelle. » Zhana et les siens essayent d'améliorer les standards journalistiques dans un pays peu habitué à la liberté : ils collaborent avec des professionnels étrangers, s'invitent à la fac de journalisme (« bien équipée mais liée à l'establishment »), ou se mettent en contact, parfois en secret, avec de jeunes professeurs.

« Les élections présidentielles de 2010 ont été la période la plus tendue », continue Zhana. « Pendant la campagne déjà, le ministère de la Justice s'est plaint du fait qu'on apportait une aide légale aux journalistes. Ils voulaient nous empêcher d'aider ceux qui seraient réprimés pendant et après les élections, ce qui est d'ailleurs arrivé. Sept de nos membres ont été assignés à comparaître. »

Lire aussi sur cafebabel.com : « Bélarus : des jeunes en prison pour avoir supervisé les élections »

Sous les portraits du cameraman Dmitri Zavadski (disparu en 2000) et de la journaliste Veronika Cherkasova (assassinée en 2004), le discret bureau de la BAJ fait penser à un démineur qui coupe des câbles, trempé de sueur. En ce moment même, il mène une campagne pour Anton Suriapin, un étudiant de 20 ans qui a passé un mois dans la prison du KGB pour avoir publié sur son site web des photos subversives (des ours en peluches critiques envers le régime) et qui attend à présent son procès. Un autre défi : les récentes élections parlementaires, accompagnées, comme le veut la tradition, d'une charge contre le libre arbitre.

Et les attentes ? Loukachenko a toujours basé son pouvoir sur deux choses : le contrat social (subventionné par la Russie) et les siloviki (services de sécurité). Depuis la crise sauvage de 2011, il n'a plus que les siloviski, et ça sent l'incertitude. C'est Alexandre Milinkevich qui le dit : « Il sait que l’État ne peut plus soutenir l'économie, mais privatiser minerait son influence. Les entreprises privées sont plus difficiles à contrôler... Et aucune dictature ne se transforme en démocratie. »

Qu'on le dise à Lénine : ce n'est que lorsqu'on l'a descendue des podiums et des piédestaux que la liberté est arrivée en Europe Orientale. La Biélorussie attend toujours.

Photos : Une © profil Facebook de Anton Suryapin; Texte (cc) Bolshakov/Flickr. Vidéo: euronewses/YouTube.