Politique

En 2009, la Turquie toujours candidate

Article publié le 17 juin 2009
Article publié le 17 juin 2009
La Suède, l’un des Etats-membres les plus turcophiles, va prendre la présidence de l’Union européenne en juillet 2009. Mais cela ne sera peut-être pas suffisant pour relancer les négociations concernant l’adhésion de la Turquie entamées en octobre 2005. Existe-t-il des intérêts communs ? Analyse.

« Les Etats-Unis soutiennent fermement la candidature de la Turquie à l’Union européenne. » Depuis le discours que Barack Obama a prononcé lors de sa visite à Ankara en avril 2009, tant Angela Merkel que Nicolas Sarkozy ont réaffirmé leur préférence pour un partenariat privilégié avec la Turquie plutôt que pour une adhésion pleine et entière de ce pays à l’UE. Après les remous suscités par la nomination du premier ministre danois, Anders Fogh Rasmussen, comme patron de l’Otan, Bernard Kouchner, le ministre français des affaires étrangères, se dit maintenant opposé à l’accession de la Turquie. L’indignation que cette prise de position a provoquée en Turquie a suscité une réponse précipitée de la Commission européenne pour rassurer la Turquie sur les engagements pris par l’UE à son égard.

Des espoirs mis à mal

(Jrwooley6/ Flickr)Ankara a signé un accord d’association en 1963. Quatre décennies plus tard, son adhésion ne pourra intervenir qu’en 2014 au plus tôt. Les négociations officielles ont débuté en 2005. Kader Sevinç, la représentante à Bruxelles du parti turc d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP), se rappelle l’optimisme plein d’espoir des débuts. « Nous croyions que le problème chypriote trouverait une solution rapide. » Au lieu de cela, l’année 2005 a marqué la fin d’un « âge d’or » d’une dizaine d’années dans les relations avec l’UE. La Turquie reste amère devant l’entrée de Chypre dans l’Union. Il y a peu de chance qu’une solution à la partition de l’île puisse aboutir avant fin 2010. L’opposition en conçoit un sentiment mélangé de trahison et de confusion. Les positions de la France et de l’Allemagne ne cadrent pas avec ce qui est supposé être un projet de paix européen, déclare K. Sevinç. « Ces deux pays définissent l’Union européenne sur une base chrétienne. Cette attitude est inacceptable dans le monde d’aujourd’hui ». Sabine Freizer, experte turque de l’International crisis group (ICG) basé à Bruxelles, considère également les déclarations française et allemande comme « extrêmement négatives » et renforçant le point de vue que la Turquie « ne mérite pas d’entrer dans l’Union européenne ».

Une responsabilité partagée

« Plusieurs Etats-membres clés de l’UE sont moins enthousiastes maintenant qu’en 2004 », déclare Freizer. « Les Turcs ont aussi leur part de responsabilité dans la non-atteinte des résultats. Depuis 2005, l’effort ou la motivation paraissent manquer. » Selon Freizer, cette stagnation est largement due aux remous internes face aux actions du parti au pouvoir, l’AKP (Parti de la justice et du développement), et notamment l’escalade du conflit avec le groupe terroriste PKK et les atteintes à la laïcité, presque unanimement condamnées. 

(ccarlstead/ Flickr)Dans une allocution qu’il a faite à Bruxelles en janvier, Recep Tayyip Erdogan a admis que la crise avait ralenti les pourparlers et porté un coup au soutien de l’opinion publique à l’entrée de la Turquie dans l’UE. Un rapport élaboré en 2008 par la Commission européenne a noté que le rythme des réformes n’était pas à la hauteur des espoirs de l’UE, et que les personnes ou les ressources qui y étaient affectées n’étaient pas suffisantes. La promesse d’une nouvelle constitution ne s’est pas concrétisée. 2009 semblerait inaugurer un nouveau départ. La visite d’Erdogan à Bruxelles était la première depuis 2004, et en janvier a été créé le nouveau poste de négociateur en chef auprès de l’UE.

Les responsables européens se plaignent néanmoins aujourd’hui que la Turquie « traîne les pieds » face aux réformes. Sur les 35 chapitres ouverts à la négociation, un seul s’est conclu avec succès. Dans un discours en mai à Bruxelles, Sevket Pamuk, titulaire de la chaire d’études turques à la LSE (London School of Economics), a déclaré que l’UE devrait « montrer qu’elle n’est pas un club fermé, adepte de la philosophie du ‘choc des civilisations’ mais qu’au contraire elle reste fidèle aux critères de Copenhague. » Un responsable de l’UE lui a rétorqué que c’était à la Turquie de démontrer aux sceptiques qu’ils avaient tort, et qu’elle cesse d’accuser les autres.

Quand le peuple dit non

Une enquête d’opinion Eurobaromètre réalisée en 2008 a montré que seulement 31 % des Européens étaient favorables à l’adhésion de la Turquie. Selon Freizer, la fatigue liée à l’élargissement vient s’ajouter à l’argument que « la Turquie n’est pas assez européenne » pour justifier cette opposition. La corruption ambiante en Bulgarie alimente aussi l’idée que l’élargissement « devrait dorénavant se faire avec plus de soin ». La droite européenne, et plus seulement l’extrême-droite, représente un « obstacle majeur » pour la Turquie, estime Binnaz Toprak, professeur à l’Université Bahçeşehir d’Istanbul. Les partis européens de la démocratie chrétienne ont clairement laissé entendre que pour eux, l’UE était une union chrétienne. A l’approche des élections européennes, l’UMP, parti français de centre droit, fait campagne sur la promesse de tenir la Turquie à l’écart de l’UE.

« Plusieurs Etats-membres clés de l’UE sont moins enthousiastes maintenant qu’en 2004 »

L’affaiblissement du soutien intra-européen porte atteinte à la crédibilité de l’UE auprès des citoyens turcs, estime Freizer. Selon différents sondages Eurobaromètre, 61 % des Turcs avaient une image positive de l’UE en 2005. Ils ne sont plus que 41 % à l’automne 2008. La popularité du projet européen a commencé à décliner en 2005 et, comme le dit le professeur Pamuk, « eurosceptiques de Turquie et turcosceptiques de l’UE se nourrissent les uns des autres depuis lors ». En 2008, 61 % des Turcs se disaient en faveur de l’accession de leur pays à l’UE contre 71 % des Croates et, chiffre faramineux, 94 % des Macédoniens.

La communication turque

En 2008, une étude réalisée par Anholt-GfK Roper, qui mesure l’ « image de marque » internationale d’un pays telle qu’elle est perçue par les autres (Nations Brand Index), a classé la Turquie au 36e rang sur 50, après la Chine et la Russie. Sevinç considère que son parti a ouvert un bureau à Bruxelles en partie pour rectifier cette mauvaise image internationale. « Le principal problème est le manque de stratégie de communication. La Turquie n’est actuellement pas capable de bien expliquer sa position sur certaines questions », estime l’anthropologue Bilge Fira qui ajoute : « Elle souffre également d’un complexe d’égalité », voire d’arrogance dans ses négociations avec Bruxelles. « Bien que la Turquie admette de plus en plus souvent qu’elle devrait davantage communiquer, je ne suis pas sûre qu’elle sache bien quels messages envoyer. »

L’image de la Turquie reste ternie par ses antécédents en matière de respect des droits de l’Homme et de traitement des minorités, mais son rôle international croissant comme acteur majeur de la diplomatie sur les questions intéressant l’Otan et le Moyen-Orient pourrait aider à combler ce déficit d’image, comme le pourrait également l’amélioration de ses relations avec l’Arménie. Les très bons résultats enregistrés récemment dans des élections locales par le CHP, un parti démocratique, laïc et social qui met l’accent sur les droits des femmes, pourraient également participer à redorer cette image à l’étranger. En janvier, l’OMC a révélé que la Turquie était l’un des rares pays à résister au déclin du tourisme pour l’année 2008. Istanbul a été nommée capitale européenne de la culture pour 2010.

La Suède, l’un des Etats membres les plus turcophiles, va prendre la présidence de l’UE en juillet 2009. Cela ne sera cependant peut-être pas suffisant pour faire redémarrer les négociations. Les travaux de recherche de Bilge Firat suggèrent que le clivage est plus profond que beaucoup ne l’admettent. « Il existe presque un gouffre entre Turcs et Européens lors des négociations. De mon point de vue pratique d’observatrice, je ne vois aucun intérêt commun entre les deux parties. »