Politique

Elections en Irlande du Nord : vers la dévolution

Article publié le 7 mars 2007
Le 7 mars ont lieu les élections parlementaires en Irlande du Nord, avec pour objectif, la relance du processus de partage du pouvoir entre unionistes et indépendantistes.

13 ans. Soit plus d'une décennie que dure le cessez-le-feu entre les indépendantistes de l'IRA (Armée révolutionnaise irlandaise) et les loyalistes en Irlande du Nord. Et les politiques sont passés d'une terminologie tragique [‘bloody Friday’ ou ‘bloody Sunday’] à des expressions plus constructives [comme ‘l'accord de paix du Vendredi Saint’ en 1998]. Plus de 30 élections ont eu lieu depuis les années 70 : mais y aura-t-il jamais un arrangement durable?

L'autonomie fixée par les accords de Belfast [ou accords du Vendredi-Saint] en 1998 projetait un simple retour à un partage du pouvoir, mais pas en utilisant la règle de la majorité simple en vigueur jusque dans les années 70. L’idée nouvelle : fonctionner sur la base d'un consensus général, incluant la présence d’unionistes et de nationalistes au sein du gouvernement [parfois respectivement appelés ‘protestants’ et ‘catholiques’].

De nouvelles conciliations

Un gouvernement a donc été formé sur la base d'un scrutin proportionnel plurinominal [le système d’Hondt]. Un système qui permet d’attribuer des places au gouvernement en fonction du nombre de sièges acquis aux élections -et non pas sur la base du système de vote unique transférable ou par quota.

Les unionistes étant majoritaires dans le pays, ils doivent choisir leur Premier ministre tandis que le parti nationaliste désigne un membre de leur camp au poste de vice-Premier ministre.

Si cette configuration constitutionnelle était déjà délicate à réaliser avec des acteurs modérés, le jusqu'au-boutisme de certains politique la font à l’heure actuelle sembler irréalisable,

En effet, les rangs de l'assemblée parlementaire, dont les membres seront élus le 7 mars, sont restés quasiment vides depuis l'automne 2002. Après une série de scandales sur la sécurité liés au principal parti nationaliste irlandais, le Sinn Féin, et le dépôt de plusieurs plaintes par la coalition unioniste, le gouvernement d'Irlande du Nord a été suspendu par Londres.

En octobre 2006 à Saint-Andrews en Ecosse, les deux partis irlandais ont approuvé un cadre juridique pour restaurer le processus de décentralisation des compétences [dévolution] en Irlande du Nord, fixé par le gouvernement britannique. Problème : les leaders politiques chargés de consolider le partage des pouvoirs au sein du nouveau gouvernement sont celles qui ont les intérêts les plus irrémédiablement opposés.

Par une curieuse ironie du sort, depuis la fin des violences terroristes en 2005, les voix des électeurs se sont déplacées des deux partis principaux vers des coalitions extrêmes, depuis longtemps désireuses de se normaliser. Et le modéré Parti unioniste d'Ulster (UPP) qui a longtemps soutenu l’accord du Vendredi Saint redoute désormais que cet esprit de compromis lui fasse perdre des voix.

Conséquence : c’est le Parti unioniste démocrate (DUP), mené par le révérend Paisley, qui représente dorénavant le principal courant unioniste. Paisley a d’ores et déjà affirmé qu’en cas de victoire, il se nommerait lui-même Premier ministre et désignerait pour l'épauler un vice-Premier ministre, membre du Sinn Féin.

Pour autant, l'accord sur un quelconque partage du pouvoir n'est pas encore garanti.

Rester chez soi

Il y a certes peu de chances pour que les formations extrêmes bousculent l’issue du scrutin. Mais la plus grande crainte confessée par les dirigeants du DUP et du Sinn Féin, c’est l’abstention. Les politiques redoutent ainsi que leurs électeurs restent chez eux le jour du scrutin.

Paisley devra donc convaincre l’ensemble des unionistes que si les unionistes modérés (UPP) ont échoué à faire perdurer l’accord du Vendredi Saint, son propre camp a lui réussi à St-Andrews. Son leitmotiv ? « L'UPP était prêt à faire confiance aux républicains et à les accepter au sein de son gouvernement. Tandis que le DUP a insisté pour que les républicains commencent par tenir leurs engagements. »

Même si les questions d'intendance - celles non liées à la position constitutionnelle ou à la violence sectaire - ont pris plus d'importance depuis que le gouvernement central a dévoilé une série de mesures impopulaires [comme un projet de taxes sur l'eau ou des impôts locaux], il est peu probable que l’issue des élections soit déterminé par de telles sujets.

Et si d'aventure Paisley acceptait de constituer un exécutif bicéphale en tandem avec Martin McGuiness, membre du Sinn Féin, avant la date-butoir du 26 mars, un « drôle de couple » politique pourrait naître. Quant à la suite, c'est une autre histoire,

Sinn Féin, la nouvelle star

En 1998, le Sinn Féin, ancienne branche politique de l’Armée Républicaine Irlandaise (IRA), intégrait, en tant que parti minoritaire nationaliste, la nouvelle assemblée d’Irlande du Nord.

Sa renommée grandissante, tant au nord qu’au sud de la frontière, inquiète les principaux courants politiques. Les sondages réalisés en vue des prochaines élections générales irlandaises, organisées en mai, indiquent ainsi que le Sinn Féin gagnerait 10 % des sièges. Il a déjà obtenu 5 membres au Parlement de la République d’Irlande et deux des douze ministres irlandais au Parlement britannique.

Défini comme « un parti républicain engagé à réaliser une république socialiste démocratique formée de 32 comtés et à mettre un terme à l’autorité britannique en Irlande », il est devenu le « parti irlandais à l’essor le plus rapide » depuis que l’IRA s’est engagé le 28 juillet 2005 à déposer les armes et mettre fin à 35 ans de violences.

Le 28 janvier dernier, lors d’un congrès national extraordinaire [Ard Fheis], plus de 90% des délégués se sont engagés à reconnaître la légitimité de la police en Iralnde du Nord. Des élections pour une dévolution parlemantaire sont prévues pour le mois de mars. En République d’Irlande, le soutien des électeurs au Sinn Fein a augmenté de 2 points, passant à 9%. La coalition actuelle réunissant 38% d’intention de vote et l’opposition 37%, le Sinn Féin pourrait maintenir l’équilibre des sièges à la chambre basse [Dail] du Parlement.

En matière de programme, le Sinn Féin se dit en faveur de l’augmentation des impôts sur le capital et les sociétés tandis que les autres partis redoutent qu’une telle stratégie ne décourage les investissements étrangers, le moteur principal de la croissance exceptionnelle du pays.

Dans une Irlande où la majorité des partis politiques se rassemble autour du centre et du centre-droit, le Sein Féin contrôle l’extrême gauche. Au Parlement européen, il est également assimilé aux groupements les plus à gauche. Il affiche d’ailleurs des positions clairement anti-européennes (EU), une posture difficile à tenir alors que l’Irlande ne cesse de réclamer des subventions de Bruxelles.

Le Sinn Féin est très actif à l’échelon local, avec une base électorale éclectique et des candidats diversifiés. La candidate, non reliée à l’IRA, Mary Lou McDonald a ainsi fait gagner au parti son premier siège dans l’hémicycle européen, en 2004. Mais pour le Sinn Féin dont les leaders ont passé les 30 dernières années à esquiver les questions tout en tirant des balles, gagner la confiance générale prendra du temps.

CE QUE LES POLITIQUES DISENT :

«Je guiderai mon parti vers l’opposition plutôt que d’envisager une coalition avec le Sinn Féin »

Bertie Ahern, leader du 'Fianna Fail' (Soldats de la Destinée, parti nationaliste de centre droit)et Premier ministre de la République d’Irlande

« Le Sinn Féin a fait des progrès mais il doit encore poursuivre son voyage vers une démocratie totale »

Enda Kenny, leader de l’opposition 'Fine Gael' (parti centre-droit)

« Délivrance, délivrance, délivrance »

Un membre du Democratic Unionist Party (DUP, parti protestant de droite) résumant ce qu’il attend du Sinn Féin

Texte écrit par Kevin Byrne et traduit par Elsa Raverdy

(Photo page d'accueil : Robby Garbett/ Flickr)