Politique

Élections en Espagne : « un coup mortel au bipartisme »

Article publié le 10 décembre 2015
Article publié le 10 décembre 2015

Les élections s’approchent et l’incertitude grandit sur les résultats. En Espagne, le temps du bipartisme semble toucher à sa fin et pour la première fois, quatre partis se disputent la victoire électorale. cafébabel a interviewé Alessandro Chiaramonte, un expert des systèmes politiques et fondateur du Centre Italien d’Études Électorales.

Le 20 décembre, l’Espagne sera appelée aux urnes pour les élections politiques et, également pour le renouvellement des assemblées locales dans certaines villes. L’attention (et les tensions) est élevée. Le Parti populaire (PP) et le Parti Socialiste (PSOE), affrontent en effet deux nouveaux acteurs politiques qui rendent les résultats incertains : Podemos et Ciudadanos. Le traditionnel bipartisme qui a jusqu’à présent caractérisé le système espagnol, semble être remis en cause par les forces grandissantes de ces deux mouvements, qu’il n’est pas correct de définir de « populistes », bien qu’il s’agisse d’un populisme différent de celui auquel nous ont habitué la Lega Nord (Ligue du Nord, ndlr), et le Movimento 5 stelle (Mouvement 5 étoiles, ndlr) en Italie.

Les sondages électoraux de Metroscopia présentent un scénario complexe, avec le PP à 22,7%, Ciudadanos à 22,6%, PSOE à 22,5% et Podemos à 17,1%. Des écarts minimes donc, qui condensent le climat d’incertitude. La question catalane fait partie des nombreuses variables qui aura un certain poids sur les résultats, mais on ne sait pas exactement comment elle pourra influencer le résultat électoral.

Pour y voir plus clair, cafébabel a interviewé Alessandro Chiaramonte, professeur associé de l’Université de Florence et fondateur du Centre Italien des Études Électorales.

cafébabel : Le panorama politique espagnol a beaucoup changé. Partagez-vous l’opinion selon laquelle le bipartisme espagnol toucherait à sa fin avec Ciudadanos et Podemos ?

Alessandro Chiaramonte : Ce sont les sondages de cette période qui le disent. D’après les plus récents, le PP et le PSOE seraient les deux premiers partis, mais en forte baisse par rapport aux élections de 2011, tandis que les nouveaux partis Ciudadanos et Podemos seraient chacun en mesure d’obtenir près de 15% des suffrages. Donc oui, si ça devait se finir ainsi, le bipartisme espagnol subirait un coup mortel. Aucun parti n’obtiendrait à lui seul la majorité absolue des sièges et ne s’en approcherait même pas.

cafébabel À quel scénario d’alliance post-électorale devons-nous nous attendre ? Le système électoral espagnol, lorsqu’il donne lieu à des résultats majoritaires, n’a pas toujours assuré la gouvernabilité : depuis les gouvernements de Adolfo Suárez à la fin des années 70, on a vu des alliances de partis majoritaires avec les partis locaux…

Alessandro Chiaramonte : C’est vrai, lorsque le parti majoritaire a gagné des sièges sans la majorité absolue, il s’est souvent appuyé sur les représentants des partis nationalistes pour gouverner. Mais cela n’a toutefois pas troublé la stabilité des gouvernements. Surtout si l'on pense au simple fait que de 1982 à aujourd’hui en Espagne, il n’y a eu que 4 premiers ministres différents. Mais après les élections de 2015, les choses pourraient changer et le premier gouvernement de coalition pourrait naître. Ce n’est aujourd’hui pas facile de prévoir lequel, parce que tous les partis se mettent à l’abri pour des raisons tactiques, mais les principales alternatives sont : 1) une alliance entre PP et Ciudadanos, 2) une alliance entre PSOE, Ciudadanos et Podemos et  3) Une « grande coalition » entre le PP et le PSOE.

cafébabel Et les Espagnols seront-ils disposés à accepter un possible gouvernement de compromis ? La question clé est celle de l’indépendance catalane : il semble qu’en février de nouvelles élections pourraient avoir lieu en Catalogne.

Alessandro Chiaramonte : Ils devront forcément l’accepter, à moins que les rapports de force entre les partis changent significativement ces deux prochaines semaines avant le vote. Quant à la question de l’indépendance catalane, elle pourrait aussi jouer un rôle pour la formation du gouvernement, en consolidant peut-être l’alliance entre le PP et Ciudadanos, tous les deux clairement opposés à une Catalogne indépendante. Mais suite au résultat inférieurs aux attentes lors des élections régionales de septembre dernier, la question catalane a quoi qu’il en soi perdu -  tout du moins en partie – de son élan.

cafébabel: Peut-on qualifier les partis Podemos et Ciudadanos de populistes ? Le premier aurait un populisme « de rue » et l’autre un populisme plus « radical chic » ?

Alessandro Chiaramonte : Ces deux partis ont des traits populistes marqués. Ils sont caractérisés par des positions anti-caste et des dirigeants charismatique, mais Podemos semble plus antisystème que Ciudadanos. Ce dernier a en effet une position plus modérée et les journaux espagnols le définissent comme étant le « parti de centre » que l’Espagne cherchait. Ils soutiennent la même constitution économique et politique, y compris celle de l'Europe, qu'il considère d'ailleurs comme une possible interlocutrice. Ce n’est pas le cas de Podemos.

cafébabel Rajoy a affirmé qu’il se prononcerait après les élections sur la décision de soutenir ou non la France dans sa guerre contre le terrorisme, suite au récents attentats de Paris. Comment le climat international actuel peut-il influencer le scrutin ?

Alessandro Chiaramonte : Concernant le terrorisme, y compris interne, les Espagnols en savent déjà beaucoup, il s’agit donc d’un sujet auquel ils ne sont pas du tout insensibles. De ce point de vue, la position ultra-pacifiste de Podemos pourrait ne pas lui profiter, elle a conduit le parti à rejeter toute hypothèse d’une coalition anti-terroriste. Pour le reste, je ne crois pas que le sujet puisse faire la différence entre les différents partis. C’est de toute façon sur autre chose, et en premier lieu sur l’économie que le résultat final se jouera.

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Cet articlé a été publié par la rédaction de cafébabel Firenze. Toute appellation d'origine contrôlée.